Pour le deuxième numéro de la revue Non Conforme, j’ai décidé de passer Christophe Carpentier à la question, parce que sa nouvelle, Fridome, m’a bien fait sourire. Mais les autres valent aussi le détour !
Dans cette interview, vous allez découvrir un garçon talentueux, facétieux et au parcours inspirant.

Laure Mordray : D’après ta bio, publiée dans la revue Non Conforme, tu as commencé à écrire des fictions nulles à dix-sept ans. Tu penses t’être un peu amélioré quand même, depuis ? Comment s’est passé le cheminement entre ces premières productions et l’édition de ton premier roman, Vie et mort de la cellule trudaine, chez Denoël ? Tu es passé par les concours, les revues ?
Christophe Carpentier : Je ne peux répondre à aucune question concernant mon rapport à l’écriture sans d’abord évoquer ma rencontre à l’âge de treize ans avec le mouvement punk, via les Radio Libres qui, lors du premier mandat de François Mitterrand, ont déversé sur toute la France un vent de créativité cathartique et d’amateurisme déglingué depuis inégalé. Via des émissions comme Hystérie Connective (radio-libre R.T.H) et Pogo Hypnogis (radio-libre FFI), tout mon métabolisme d’ado a été envouté par l’esprit du Do It Yourself cher aux Clash, aux Damned, aux Exploited, à Oberkampf ou aux Sham 69. Ce DIY qui aujourd’hui encore m’anime à chaque fois que je me lance dans l’écriture d’un nouveau texte est en effet pour moi un stimulateur artistique aussi profond que ma vanité sociale. Si l’art est affaire d’intériorité plus que de technique, alors tout un chacun peut tenter sa chance, puisque tout un chacun possède une intériorité. Voilà un raisonnement basique, je le reconnais, mais qui a l’avantage de m’avoir pris par la main pour m’emmener sur les sentiers de la littérature avec la même confiance en soi qu’un Sid Vicious empoignant une basse dont il ne savait pas jouer pour remplacer Glen Matlock au sein des Sex Pistols.

Cette parenthèse refermée, j’en reviens à mon parcours d’auteur : j’ai commencé à écrire vers 17 ans, au sortir de mon bac littéraire. Je galérais en fac de droit, pas seulement parce que j’étais à Assas, réputée la plus facho de France, mais parce que la rudesse de la matière juridique ne convenait pas à mon besoin de créativité. J’ai donc appelé mes idoles à la rescousse – à l’époque Duras, Robbe-Grillet, Breton ou Sartre – pour m’aider à passer le cap de cette erreur d’orientation et à obtenir ma licence sans trop de douleur. Je commence à écrire en 1985 à la fois par amour pour les livres, par nécessité de trouver de l’oxygène au cœur de mon asphyxie universitaire, mais aussi parce que je me sens capable de réaliser un tel challenge. En effet, l’amour de la littérature ne suffit pas à écrire un roman, encore faut-il être persuadé au fond de soi que cet exploit – car au moins pour la rédaction du premier manuscrit c’en est un – est à notre portée, et c’est là que la nature bourgeoise de mon biotope de naissance m’a aidé, dans le sens où en tant que bourgeois j’avais acquis suffisamment de confiance en moi pour ne rien me refuser. Mais s’il y a bien un domaine où la vanité sociale ne suffit pas, c’est en littérature : ne connaissant pas grand-chose de la vie, j’ai pondu pendant une quinzaine d’années une dizaine de romans qui ont tous été refusés, à 99% sans même que la maison d’édition n’ait pris la peine de m’expliquer les raisons (sans doute trop nombreuses) de ces refus. Le miracle est que je n’en ai jamais été affecté, reconnaissant de bonne grâce que ce que j’écrivais n’était pas bon. J’étais en train de faire mes gammes, avec une telle abnégation qu’il m’est même arrivé par deux fois de choisir de ne pas envoyer mon dernier manuscrit aux éditeurs, tellement j’avais conscience que, là encore, il était normal qu’on me le refuse.
Si je parle d’abnégation après avoir parlé de la vanité bourgeoise, c’est que, face à cet apprentissage douloureux de l’écriture romanesque, je n’étais plus un bourgeois qui avait étudié au lycée Hoche de Versailles, j’étais devenu un simple artisan qui se retroussait les manches pour domestiquer son propre imaginaire et lui faire épouser les contours du monde.
En l’an 2000, je décide de faire un break. Je travaille depuis plusieurs années comme vendeur dans une galerie d’art, et là encore, ma nature bourgeoise me susurre à l’oreille que je suis capable de peindre, même sans avoir fait d’école d’art.
À partir de l’année 2000, je mets de côté les romans pour recharger les batteries de mon imaginaire, et je peins des toiles avec autant d’implication viscérale que j’écrivais.

Je ne suis passé ni par des concours, ni par des revues, tous mes envois se sont faits par la Poste, à un groupe d’éditeurs triés sur le volet : Flammarion, Denoël, P.O.L, Gallimard, Le Seuil, etc, que du lourd, du très lourd, que de l’ambitieux, du très ambitieux, jusqu’à ce qu’un jour, après avoir lu avec admiration le roman Le dernier monde de Céline Minard publié en 2007 chez Denoël par l’éditrice free-lance Cécile Guibert, je décide d’adresser mon dernier manuscrit intitulé Vie et mort de la cellule Trudaine directement à cette dernière. J’avais l’intuition que l’aspect épique du roman de Minard faisait écho au mien, et, en effet, Cécile l’a lu, l’a aimé, m’a expliqué pourquoi, puis enfin l’a fait éditer en 2008 chez Denoël alors dirigé par Olivier Rubinstein.
Au final j’aurai donc mis 19 ans (de 1985 à 2000 et de 2004 à 2008) avant d’être publié, autant dire le temps d’une génération qui aura passé à l’intérieur de moi ; 19 ans durant lesquels mon écriture n’aura cessé d’évoluer, passant de la nullité égotique à quelque chose de plus universel et donc de plus estimable ; 19 ans qui m’auront fait comprendre que la seule clef pour devenir écrivain est l’amour viscéral (au sens propre) de l’écriture, et non la quête d’un hypothétique statut enviable de l’écrivain ; 19 ans dont je ne regrette aucun mois, aucune semaine, aucun jour, car ils m’ont donné cette confiance de l’artisan qui, lorsqu’elle ne relève pas de la simple vanité, est indispensable pour mener à bien un projet d’écriture.
LM : Comment s’est déroulée la rencontre avec ton premier éditeur ? Tu as dû frapper à de nombreuses portes, chanter la sérénade, supplier, menacer ? À moins que ça ne se soit passé comme dans un conte de fées : il t’a trouvé dans un cercueil en verre exposé sur une colline par sept nains et il t’a embarqué sur son cheval blanc ?
CC : En 1985 notre génial Deleuze avait pronostiqué que la littérature entamerait une inexorable descente qualitative dès lors que les journalistes censés en faire la critique commenceraient à se faire publier en masse et à devenir les écrivains les plus en vue. 40 ans plus tard, ce brillant inventeur de concepts avait vu juste : on ne compte plus dans les maisons d’édition le nombre de personnes éditées parce qu’elles ont un grand nombre de followers sur Instagram ou d’abonnés sur leur chaîne YouTube qui assurera un nombre satisfaisant de ventes.
Je viens d’une époque dinosaurienne où l’on envoyait son manuscrit par la poste, sans même avoir à en rédiger une lettre de présentation, juste en mettant son nom et son adresse pour la bonne réception de la lettre d’acceptation ou de refus. Seul le texte comptait, il n’y avait donc rien d’autre à faire que d’écrire un texte de qualité (notion vague car subjective, je vous l’accorde), et non à se fabriquer au préalable et parallèlement une célébrité numérique, cette dimension-là n’existant pas encore.
Seul le rapport à la langue fait l’auteur, seul le culot et l’inventivité au cœur de cette langue doivent compter, tout le reste n’est qu’une vaste arnaque. Du coup ma rencontre avec Olivier Rubinstein, mon premier éditeur, s’est très bien passée. Il avait lu Vie et mort de la cellule Trudaine et l’avait aimé, je n’avais donc rien à lui vendre, je n’avais pas à le séduire puisque le texte l’avait déjà fait. Là est l’avantage d’envoyer d’abord son manuscrit, c’est lui qui se tape la vraie corvée relationnelle.
Pareil quand j’ai rejoint les éditions P.O.L de Paul Otchakovsky-Laurens en 2013, puis Au Diable Vauvert de Marion Mazauric en 2020, j’ai simplement envoyé un texte, sans en faire des tonnes, parce que les vrais éditeurs sont tous en quête de textes qui les secouent. Le hic, c’est qu’il y a de moins en moins de « vrais éditeurs » et de plus en plus de gestionnaires.

LM : Depuis, tu as sorti dix autres romans et fait quatre enfants. Où trouves-tu toute cette énergie ? Et surtout, où trouves-tu le temps et les idées ? Tu as détourné de l’argent ? Cambriolé le Louvre ? Profité des fonds d’un dictateur lybien ? Comment tu arrives à concilier les exigences d’une vie professionnelle, sociale, familiale avec celles de l’écriture ?
CC : Quand tu passes quinze ans de ta vie à écrire des romans sans en publier aucun, mais surtout sans jamais renoncer à écrire le prochain, ça prouve que tu as basculé dans la dimension addictive de l’écriture, dès lors tu trouves le temps et l’argent pour t’adonner à ton vice, comme n’importe quel junky. Non, je n’ai pas eu recours au mécénat d’un Kadhafi qui n’aurait de toute façon pas aimé mes bouquins qu’il n’aurait pas trouvé assez démoniaques comparés à sa psyché de tyran ; j’ai juste adapté mon existence à cette dépendance dont je ne sortirai jamais. Par adaptation j’entends ne pas me laisser bouffer corps et âme par un boulot purement alimentaire, ça veut dire comprendre que le temps lumineux mais aussi harassant passé avec mes enfants renforce paradoxalement ma connexion aux horreurs du monde dont mon écriture se nourrit.
Écrire de la fiction m’a permis d’apprendre à créer mon propre élan romanesque, à une époque où ma vie était en rade. Doter mes personnages d’une vitalité et d’une plausibilité narratives m’a fait comprendre que j’étais moi-même porteur d’une telle vitalité et d’une telle plausibilité, et qu’il fallait juste que j’aie confiance en moi pour les faire s’activer au cœur de la réalité. Cette confiance existentielle, je l’ai acquise à mesure que grandissait en moi ma confiance d’écrivain, aussi je sais aujourd’hui ce que je dois à l’écriture : sans elle, je n’aurais pas eu quatre enfants, sans elle, je serais encore cet ado en quête de légitimité à exister. En quelque sorte, mes personnages m’ont servi de cobayes : en les faisant exister, j’apprenais à me faire exister.
Quant aux idées, j’ai la chance incroyable de ne pas connaître la peur de la page blanche. Avec les années de pratique de l’écriture fictionnelle, mon cerveau s’est formaté à pondre de l’imaginaire en continu, et donc à faire en sorte que mon addiction à l’écriture ne connaisse pas de pause. Le schéma neuronal est toujours le même : quelques jours avant la fin de la rédaction d’un texte, une nouvelle idée apparaît tel un nouveau paysage psychique à explorer, je peux donc finir mon roman en toute tranquillité, puisque j’ai déjà le plan de route du suivant.

LM : Aujourd’hui, tu ouvres le deuxième numéro de Non Conforme avec ta nouvelle intitulée Fridome. Tu nous y montres un homme qui déclare à sa femme qu’il ne veut plus bosser, parce que ça le rend malheureux. L’idée de base t’est venue un matin un peu difficile ?
CC : Si dans la majorité des cas – du moins je l’espère – l’enfant qui vient de naître est attendu par ses parents et peut donc espérer qu’on lui ait réservé une place confortable au sein de sa famille, il n’en est rien à l’échelle de la société. En effet celle-ci ne nous attend pas, mieux, elle se fout de nos fragilités, de notre individualité, au point qu’ elle exigera en contrepartie de toutes les contraintes qu’elle nous imposera tout au long de notre début de vie (rythme scolaire de dingue dès le plus jeune âge, gavage de données scientifiques-philosophiques-historiques-géographiques dont la grande majorité s’évanouira dans l’oubli au moment de notre spécialisation professionnelle, évaluations continuelles, intimidantes et clivantes socialement) qu’on travaille plus de 35 heures par semaine (c’est long, très long) à produire des richesses quelles qu’elles soient pour mériter notre statut de citoyen émérite.
Voilà le tableau duquel il est très rare de pouvoir s’extraire afin d’en devenir un spectateur narquois.
Il n’existe pas de système sociétal qui propose autre chose que ce donnant-donnant ou du moins que l’on soit capable, toi Laure ou moi, de proposer. Une fois qu’on l’a compris, on se résigne et on va bosser comme tout le monde.
Dans ma nouvelle Fridome, le protagoniste qui refuse de continuer à travailler le paiera de sa vie. Là est la morale de cette fable moderne faussement révolutionnaire : il est dangereux d’avoir des prétentions quand elles n’ont qu’une portée individuelle, car alors on devient un privilégié, et ça, à notre époque, c’est une position de plus en plus dangereuse.

LM : Même question que pour Fabrice Capizzano : qu’est-ce qui t’a poussé à accepter la proposition de Christophe Siébert et à lui envoyer un texte pour Non Conforme ? L’alcool ? La drogue ? Une dette de sang ?
CC : Je vois Christophe Siébert comme un frère d’écriture, dans le sens où nous cultivons lui et moi la même intégrité underground, le même souci de la stylisation littéraire et poétique de l’Innommable. En plus, humainement c’est un type très classe, pas mesquin pour un sou, pas calculateur, toujours enclin à parler en bien de votre travail à des gens qui ne le connaissent pas. J’ai rarement vu quelqu’un dont la vérité intérieure est enrôlée tout entière au service de la pop-culture et de ses galériens. Cette exemplarité est peut-être due à la triple casquette qu’il porte – auteur, membre de comités de lecture, éditeur – et qui l’empêche d’avoir le melon. C’est pour toutes ces raisons que j’ai dit oui sans hésiter à sa proposition de participer à son webzine qui reflète ce qu’il est : un passeur hors-pair, un compagnon d’arme pacifique et un bosseur acharné au nom de l’idée très claire qu’il a de la lutte qui doit être menée contre l’uniformisation idéologique et stylistique menée au cœur même de la littérature contemporaine par de faux-prophètes comme Vincent Bolloré.
LM : Tu as sorti Shelter chez Au Diable Vauvert, en 2024. À peu près dans le même temps, tu as produit la nouvelle Un Echo magistral, lauréate de la première édition du prix Jacques Sadoul, qui donne son nom au recueil des meilleurs textes du concours, toujours chez le Diable. Et celle-ci, pour Non Conforme. Tu comptes continuer à contrecarrer mon plan de gagner le prix Sadoul et écrire d’autres nouvelles ? Quels sont tes projets littéraires, politiques, familiaux, criminels ?…
CC : J’avais déjà écrit un recueil de nouvelles durant ma phase de non-publication, mais il est vrai que j’ai le plus souvent privilégié le format roman, par goût pour l’écriture de longue-durée. Car souvent – tout comme dans une histoire d’amour – la durée génère son lot de victoires et de défaites, d’écueils et d’aubaines dont une relation trop brève vous aurait privé. C’était la première fois que je participais à un concours de nouvelles, et pas la dernière, puisque j’ai gagné ! Ce qui est stimulant pour moi, c’est non seulement d’écrire le texte mais de l’écrire en « opposition » aux candidats rivaux, c’est-à-dire en tentant de me mettre à leur place. Pour ma nouvelle lauréate intitulée « Un écho magistral », j’ai donc commencé par écrire une dizaine de nouvelles qu’auraient pu rédiger les autres candidats, après quoi j’ai fait le vide dans ma tête et j’ai commencé mon texte en prenant soin de ne rien reprendre des éléments narratifs prétendument utilisés par mes « rivaux ». C’est étrange comme procédé, mais il a porté ses fruits.
Tant pis pour toi Laure, mais je compte bien réitérer l’exploit (je rigole). [Tu peux toujours essayer, je suis imprenable sur le genre de l’horreur, qui a été choisi pour l’édition 2026 ! Note de Laure Mordray]
Concernant mes projets :
Littéraires : J’ai plusieurs textes terminés (une trilogie de hard-sf, ainsi qu’un texte de littérature blanche qui relate le glissement moral de deux familles vers les thèses identitaires de l’extrême-droite), mais il y a un peu d’embouteillage de manuscrits chez mon éditeur, alors je patiente en en écrivant d’autres, junky oblige, mais à un rythme de sénateur.
Politiques : La nuit je fais des incantations chamaniques tout nu au bord du canal de l’Ourcq à Pantin pour que le RN ne gouverne pas la France en 2027. Tout ça en dit long sur ma résignation à voir ce parti remporter la Présidentielle, je te l’accorde. Si au moins une partie de son électorat ne se transformait pas ensuite en Sections d’Assaut cassant de l’Immigré ou du LGBT+ en toute impunité institutionnelle, ce serait déjà une demi-victoire pour le camp des démocrates.
Familiaux : Continuer à être le meilleur père que je puisse être ( y a pas de permis pour ça) pour mes quatre enfants ; et le meilleur ami possible pour leur mère dont je suis séparé.

LM : Quelque chose que tu aimerais ajouter ?
CC : Tant qu’il y aura des autrices et auteurs comme toi qui continueront de donner la parole à des auteurs et autrices comme moi dans ce petit coin d’underground culturel où résonne le bruit sourd des slogans fascisants qu’entonnent avec une sincérité déconcertante de plus en plus d’opinions publiques à travers le monde, alors nous pourrons, toi et moi, encore et toujours prétendre faire de l’avenir ce que l’on veut qu’il soit.
Un grand merci à Christophe, qui a joué le jeu de l’interview avec un vrai enthousiasme, et dont les précieux conseils devraient résonner longtemps en moi. Pour vous faire une idée de son style, lisez Fridome, dans le deuxième numéro de Non Conforme. Et si vous préférez découvrir ses romans :
- Vie et mort de la Cellule Trudaine – Denoël (2008)
- Le Parti de la Jeunesse – Denoël (2010)
- Le Culte de la collision – P.O.L (2013)
- La Permanence des rêves – P.O.L (2015)
- Chaosmos – P.O.L (2014)
- Le Mur de Planck – P.O.L (2016)
- Le Temps imaginaire – P.O.L (2017)
- L’homme‑canon – Au Diable Vauvert (2022)
- Carnum – Au Diable Vauvert (2022)
- Shelter – Au Diable Vauvert (2024)





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