Monique (-18)

— Tu te souviens de moi ?

— Ben oui ! Quéquette ! Grosse quéquette !

Monique ne peut s’empêcher de rire. Sur son lit, face à elle, Rachid se contente d’un vague sourire qui lui illumine le visage. Quelques secondes. Quelques précieuses secondes pendant lesquelles la beauté et le charisme de son mari réapparaissent, avant que son regard ne reparte dans le néant de l’univers. Avec sa main droite, il redessine les contours de sa main gauche, encore et encore. Le pouce, l’index, le majeur…

— J’ai vu Simon, hier.

Elle a envie de lui répondre qu’il est mort depuis cinq ans, maintenant, Simon, mais elle se ravise. Parce que ça n’a plus d’importance pour Rachid, qui vit désormais dans un monde parallèle. Est-ce qu’il l’a vraiment vu, dans sa tête ? Est-ce qu’il ne fait que répéter une phrase qui résonne en lui depuis des années ? Impossible de le savoir. Bientôt ce ne sera plus qu’un légume.

— Quéquette ! Grosse quéquette !

Nouvel éclat de rire. En sourdine. Il ne faudrait pas qu’on la surprenne en train de se marrer devant un tel spectacle. On pourrait jaser. S’imaginer des choses. Et pourtant… De ses soixante-quinze longues années passées sur terre, ce qui émerge des souvenirs de son époux, ce sont ces deux mots avec lesquels il l’a séduite, alors qu’ils n’étaient que des ados bourrés d’hormones. Elle ne se souvient plus du contexte dans lequel il les a prononcés, mais elle en avait pleuré. Et puis, il l’avait embrassée. Et voilà. Cinquante-six ans après, elle n’est toujours pas décidée à lâcher ce petit con, qu’elle visite tous les jours, aux heures autorisées. Même si lui n’est plus vraiment là, déjà.

— Quéquette !

Regard dans le vague de nouveau. Monique fait tourner son alliance sur son annulaire tout en observant l’entrejambe de son mari. Est-ce qu’on bande encore quand on a cette saloperie d’Alzheimer ? Elle a envie de plonger sa main sous les couvertures, pour vérifier. Bien sûr, elle ne le fera pas, mais l’idée l’excite. Baiser avec Rachid, comme auparavant. Tromper la mort, la maladie… Elle cligne des yeux, se force à penser à autre chose, revient sur la tristesse de la situation. Ce n’est pas convenable d’imaginer ce genre de choses.

Une fois de plus, il lui adresse un sourire, comme pour réagir à ce sentiment de culpabilité. Comme si, depuis les ténèbres où son âme s’étiole peu à peu, il essayait de lui faire passer un message : arrête ! Arrête de vivre comme tu crois que les autres aimeraient que tu vives. Arrête de te montrer convenable. Oui, ce serait bien son genre, à ce petit con, de lui dire ça. Mais non, elle ne baisera pas avec lui dans cet état.

— Bonjour ! Vous êtes sa fille ? C’est bien de lui rendre visite, je suis sûre que ça lui fait plaisir ! Vous voulez lui donner à manger à ma place ?

L’aide-soignante a fait sursauter Monique, qui n’a pas le temps d’en placer une. Elle parvient cependant à décliner l’offre et rassemble ses affaires. S’il y a bien une chose qu’elle déteste, c’est voir son époux avaler l’horrible soupe malodorante de l’établissement. Avec cet ignoble bruit de succion. Une fois de plus, la culpabilité vient lui tabasser le ventre. Elle s’en veut de ne pas être en mesure de le garder chez eux, de s’occuper de lui. Mais il passait son temps à se sauver, et à errer n’importe où.

À l’extérieur de l’Ehpad, Monique souffle un grand coup, regarde le ciel, couvert de nuages aussi blancs que les cheveux de Rachid. Sa fille ? L’idée la fait sourire. Évidemment, il ressemble à ce qu’il est : un vieillard en fin de parcours, alors que, de son côté, Monique continue à s’entretenir. Elle marche. Autant que ses rhumatismes le lui permettent. Elle pratique le yoga et va même à la piscine, parfois. Ses cheveux arborent une jolie couleur argentée, choisie sur un magazine chez sa coiffeuse. Pas question de rendre les armes : son feu intérieur brûle toujours. Et elle a toute sa tête. À peu près.

Sur la route du retour, ses pensées reviennent au sexe de Rachid, au plaisir qu’il lui a procuré, et qu’il ne lui procurera plus. Avec le recul, elle s’en veut de s’en être voulu d’éprouver du désir. De ne pas être une respectable mamie gâteau, comme la plupart de ses amies d’enfance, avec leurs coiffures de caniche et leurs tabliers informes. Elle peut encore jouir, et faire jouir. Mais elle n’a pas envie de rompre son vœu de fidélité. Tient-il toujours ? « Jusqu’à ce que la mort vous sépare… ». C’est quoi, la mort ? Est-ce qu’on vit encore quand on ne se reconnaît plus soi-même ? Peut-on tromper quelqu’un qui a définitivement quitté la réalité ?

Est-ce que leurs enfants lui en voudraient, s’ils l’apprenaient ? Sans doute pas. Et, de toute façon, ça ne les concerne pas.

Devant sa pharmacie habituelle, un distributeur est apparu. Intriguée, Monique s’y arrête pour scruter son contenu : pansements, désinfectants, sprays à l’eau de mer, préservatifs, vibromasseurs… Ce dernier article capte son attention. Des préservatifs et du lubrifiant, d’accord, mais des sextoys… Pourquoi pas des livres pornos, à ce compte-là ?

C’est vrai, ça, pourquoi pas ? D’ailleurs, une bonne bite, même en plastique, lui ferait le plus grand bien, là. Autant pour son corps que pour son moral. Surtout pour son moral. Et en plus, ça lui permettrait de ne pas rompre ses engagements auprès de son petit con.

Un œil à droite, à gauche, personne en vue : elle sort sa carte bancaire, compose le code… Son cœur cogne sa poitrine. Elle adore ça. D’abord, un tube de lubrifiant. Tac paf. Elle le glisse dans son sac à main. Puis, le vibromasseur : elle compose le code, valide, la machine se met en branle, tac et… coincé ! Le carton du vibro bloque la trappe. Impossible de le récupérer. Monique reste interdite, courbée sur le distributeur, espérant un miracle, de longues secondes. Mais rien ne vient. Au loin, elle aperçoit son amie Églantine accompagnée de son affreux bâtard et de son chariot de courses.

Il faut prendre une décision. Vite. Fuir et perdre trente euros, ou… Les joues roses, Monique ouvre la porte, qui réagit par un « gling gling » harmonieux, et se glisse dans la pharmacie.

— Bonjour !

La pharmacienne l’accueille avec chaleur, tandis qu’elle s’occupe d’un homme d’une cinquantaine ou d’une soixantaine d’années. Monique lui répond d’un geste de la main, incapable de sortir un son de sa gorge. Une chance qu’il n’y ait pas d’autre patient dans l’officine. Machinalement, elle se rapproche du comptoir et se demande ce qu’elle va bien pouvoir raconter. Bien sûr, elle pourrait faire demi-tour, mais on se dirait qu’elle perd la boule. Et ça, elle le refuse. Mieux vaut être perçue comme une vieille chaudasse plutôt que comme une personne sénile. N’empêche qu’ils vont se poser des questions, s’imaginer des choses… Elle pourrait leur faire croire que c’est pour quelqu’un d’autre. Pour Églantine, par exemple. Monique ferme les yeux pour chasser les images de son amie qui viennent de l’assaillir, et se mord la lèvre pour réprimer le fou rire qui monte.

Le monsieur la fixe à ce moment, lui sourit puis baisse le regard. Comme pour mater son cul. Monique fronce les sourcils, mais se dit qu’elle doit se faire des idées. Peut-être est-ce un pervers, peut-être est-ce simplement un mec affable, on ne peut jamais savoir.

— Tiens ! Salut Monique ! Comment tu vas ? Tu viens déjà chercher tes médicaments pour tes rhumatismes ?

Noémie est sortie de l’arrière-boutique pour se diriger directement vers Monique. Elles se connaissent depuis longtemps, Noémie ayant partagé la même classe avec sa fille, Céline, au lycée.

— Euh… ça va, ça va… Non, c’est pas pour ça que je suis venue…

— Ha ? Alors, dis-moi : qu’est-ce qui t’amène ?

À côté d’elles, le monsieur s’est souvenu qu’il lui fallait du paracétamol et de l’ibuprofène. En attendant que la pharmacienne les lui apporte, il regarde encore Monique, comme s’il cherchait un prétexte pour l’aborder.

— Euh… hé bien… en fait… j’ai… j’ai voulu prendre… quelque chose, dans votre distributeur. Et c’est resté coincé.

— Ha mince ! Tu dois être la première à qui ça arrive. Mais pourquoi tu n’es pas venue nous demander à l’intérieur ? Le distributeur, c’est plutôt pour les moments où on est fermés. C’était quoi ?

— Le vibro mauve à trente euros.

Un blanc. Court, mais marqué. Dans lequel une bouffée d’angoisse s’immisce. Monique ne voit plus rien, n’entend plus rien. Les trois autres cerveaux moulinent. Elle le sait.

— Ha ? Oui… Euh… Je crois qu’on n’a que celui-là, en stock. À vrai dire, on se demandait si quelqu’un allait vraiment… nous en acheter dans le distri… bref ! Pardon, ça doit être gênant. Désolée, je vais… je vais te le chercher. Vraiment désolée.

La honte. Le patient remercie l’autre pharmacienne et sort, sans un mot. Il va sans doute raconter cette histoire à tous ses potes, pendant des années. Et il ne sera probablement pas le seul. Monique veut juste en finir avec ce supplice. Rentrer chez elle et faire des trucs de vieilles. Regarder la télé en tricotant. Ou faire une tarte pour ses petits-enfants. Et jeter ce fichu jouet à la poubelle. Peut-être qu’elle la perd un peu, la boule, dans le fond. Qu’est-ce qu’elle croyait ?

Noémie revient avec le vibro, les joues écarlates. Elle le met tout de suite dans un sachet et le donne à Monique.

— Je te proposerais bien un médoc contre ce genre de malaise, mais on n’a pas ça en boutique. Je suis vraiment désolée, Monique. Pour la situation. Je vois bien que… J’aimerais trouver une petite phrase pour détendre l’ambiance, mais tout ce qui me vient… ce serait encore pire, je crois.

— C’est rien, Noémie. C’est ma faute. T’es bien gentille. J’aurais dû réfléchir un peu plus. Je ne sais pas trop ce qui…

— Ha non, non. C’est normal, il n’y a pas de gêne à avoir. Au contraire, je trouve ça bien… Enfin, pardon, je recommence…

— Pas de souci. C’est vraiment gentil. Merci. Bonne soirée !

— Bonne soirée ! Et bonne… euh… à bientôt, Monique.

Dans la rue, son petit sac blanc dans la main, elle prend conscience de la sueur qui coule sur son visage et dans son dos. La tension retombe et fait place aux larmes qui restent néanmoins en suspens. Il ne faudrait pas qu’elle attire l’attention, maintenant. Elle cherche à se rassurer. Se dit que ce n’est qu’un moment d’égarement. Que ça arrive. À tout âge. Elle repense à son adolescence. Quand elle a voulu impressionner Rachid en sautant dans le canal depuis le pont de la friche Michaud et qu’elle a failli se noyer à cause de ses chaussures qui la tiraient vers le fond. Le pire, ça a été de devoir expliquer la perte de ses souliers tout neuf à ses parents. « Mais qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu pour avoir une fille aussi dévergondée ? ».

Peu à peu, elle retrouve ses facultés et se reconnecte à l’univers sensible. Elle a atteint le quartier pavillonnaire de Douchain et sa petite maison n’est donc plus très loin, maintenant. Son genou la tiraille et la force à ralentir le pas. Cependant, un froissement de papier, derrière elle, attire son attention. Elle se retourne et aperçoit, à quelques dizaines de mètres, le type de la pharmacie, sur le même trottoir, avec le même sac. Comme s’il l’avait suivie. Une pointe d’angoisse lui traverse le ventre. Avec ce qu’il a vu, il doit se faire des films. Pornos. Se dire qu’elle est une femme facile. Désespérée. Qu’elle l’a fait exprès, pour attirer son attention. Et si c’était un détraqué ?

— Excusez-moi !

Le type de la pharmacie s’est arrêté à environ deux mètres d’elle. Une distance raisonnable qui témoigne d’un certain respect. Monique se redresse et tâche de se montrer agréable.

— Oui ?

— Euh… pardon, je ne fais pas ça, d’habitude, mais… voilà, je suis photographe, et… euh… je m’appelle Laurent…

— D’accord…

— Oui, et… enfin, sans tourner autour du pot, je vous trouve très belle et j’aimerais vous prendre en photo. Si vous le voulez bien, évidemment. Je comprendrais que…

— Me prendre en photo ? Moi ? Pourquoi faire ?

— Hé bien… vous savez… pour les exposer. Sur Internet, d’abord, et pourquoi pas dans une galerie, si l’occasion se présente. Je fais plutôt des photos de charme, à vrai dire, mais si vous préférez rester habillée… Vous avez un regard magnifique, une présence, une posture qui dégage une grande féminité.

— Ouais, vous voulez me baiser, quoi !

— Pardon ? Ha non ! Non, non, je vous assure que ce n’est pas un prétexte pour… Je respecte toujours mes modèles. Tenez, voici ma carte. Il y a l’adresse de mon site, dessus. Comme ça, vous pourrez voir mon travail.

Le type s’approche et tend sa carte à Monique, qui la saisit et fait semblant de la lire, perdue dans ses pensées. Par habitude et par instinct, elle songe à l’éconduire, mais une petite voix intérieure lui tient un autre discours. Et si… Peut-être que ce Laurent cherche à la flatter pour mieux l’arnaquer, la voler, voire pire. Peut-être est-il sincèrement charmé. Est-ce qu’une femme de soixante-et-onze ans peut encore plaire, malgré tout ? Monique a très envie d’y croire.

Tous les matins, elle choisit ses vêtements avec soin, devant sa psyché. Elle travaille son maquillage pour atténuer au maximum les effets du temps, tout en prenant garde de ne pas ressembler à un clown. Pas de chirurgie, mais l’idée l’a souvent traversée. Un peu de parfum de chez Mugler ou Jean-Paul Gautier. Le dernier sorti, toujours. « Smells like teen spirit ».

Aujourd’hui, elle a fait péter la jupe, pour montrer ses fins mollets, jusqu’aux genoux, un peu plus abîmés à ses yeux. Et une tunique assez décolletée pour laisser entrevoir son soutien-gorge noir. Elle aimerait porter des escarpins, mais son kiné le lui a formellement interdit.

— Vous pouvez prendre le temps de réfléchir, et me recontacter, si jamais… vous êtes intéressée. N’hésitez pas. Mais ça me ferait plaisir, et ça peut être une chouette expérience, je pense. Enfin… pardon de vous avoir dérangée. Bonne journée.

— Vous avez votre matériel à proximité ?

— Euh… oui. Oui, dans mon coffre, à quelques centaines de mètres.

Les mains de Monique tremblent, malgré ses efforts. Elle affiche une expression aussi neutre que possible, mais son ventre la tiraille. Il a l’air honnête, ce garçon. Avec une tête agréable, ronde, le crâne lisse, des lunettes, une carrure entretenue et un style soigné, il semble au moins aussi gêné qu’elle.

— Et ça se passe comment ? Dans un studio ?

— Ça peut arriver, oui, mais en général, je préfère faire ça en extérieur, ou à domicile. Le mien ou celui du… du modèle. Là, je me disais qu’on pourrait commencer en extérieur, et voir où ça nous mène…

— En extérieur ? En forêt, par exemple ? C’est ça ?

— Oui, ou dans la foule. Je pense que ça pourrait faire ressortir votre prestance, justement. Je ne sais pas, j’ai comme une intuition.

Elle reste incrédule un moment. Dans la foule ? Se faire photographier en public ? Son cœur bat très fort. Une intense chaleur la submerge. Les gens vont se demander pourquoi elle, la regarder, et peut-être voir la même prestance, la même féminité, la même beauté que ce Laurent.

— Maintenant ?

— Je vais chercher mon matériel ! Vous m’accompagnez ou… on se donne rendez-vous quelque part ?

Comme dans un rêve. Des gamins se retournent pour observer Monique, des étoiles dans les yeux pendant qu’elle prend la pose. « C’est qui ? Tu la connais ? » Des moins jeunes s’arrêtent pour assister au spectacle. Si Rachid pouvait voir ça… Laurent la guide, lui donne des indications : « Si vous pouviez relever le menton… oui, parfait. C’est super ! Venez, on va plutôt aller du côté de l’église, la lumière sera meilleure ». Elle le suit, et se sent comme une adolescente. Avec leurs smartphones, des gens la prennent en photo, ou en vidéo, avec Laurent. Son cœur bat. Elle existe. Elle vit. Elle a hâte de montrer le résultat à ses enfants, à Églantine, à ses voisins…

Devant l’église de Douchain, elle arbore un air grave, une main sur un bas-relief. Le vent s’est levé et il lui glace les mollets. Ses genoux sifflent. Mais Monique s’en fiche. Elle aimerait que ce moment se poursuive à l’infini. Entre chaque scène, des éclats de rire. Laurent sait s’y prendre pour détendre l’atmosphère.

« C’est personne ! C’est qu’une vieille peau qui se croit belle ! »

Le crachat provient d’une dame à peu près aussi âgée que Monique, voûtée, la mâchoire de biais, les cheveux blancs en bataille, engoncée dans une robe délavée à motifs floraux. Elle vient se mettre devant l’objectif. Laurent baisse son appareil, se décale, mais l’autre insiste, déterminée, allant même jusqu’à lui adresser des doigts d’honneur : « Alors ? Tu me prends pas en photo, moi ? Je te plais pas ? Je suis pas assez sexy pour toi ? ».

Laurent s’apprête à lui répondre avec humeur, mais il est interrompu par le rire de Monique. L’autre se retourne pour la toiser, interloquée.

— Qu’est-ce qu’elle a, celle-là ? C’est moi qui te fais marrer, vieille morue ?

— Pardon ! Je suis désolée, mais vous êtes trop drôle ! Excusez-moi, je sais que c’est pas bien…

Impossible de s’arrêter de rire. Il y a quelques heures encore, Monique rasait les murs, anonyme parmi les anonymes, et maintenant, elle suscite l’intérêt et même des réactions passionnées. Comme une véritable star. Bien sûr, demain, tout le monde l’aura de nouveau oubliée, mais elle, elle se souviendra de ce moment jusqu’à sa mort. Ou jusqu’à ce qu’elle sombre dans le même néant que son Rachid.

L’autre l’insulte, mais Monique ne l’écoute plus, déjà. Elle se dirige vers Laurent, décontenancé, lui attrape le bras avec douceur et le pousse à s’éloigner.

— Je vous offre un café ?

— Ho… euh… avec plaisir, oui.

Au final, il a préféré prendre une bière qui attendait dans le frigo depuis au moins quatre ans. Achetée par Rachid, Monique n’avait jamais voulu s’en débarrasser. Elle l’accompagne avec un thé qui va sans doute l’empêcher de dormir, mais tant pis. En voyant son invité dans son salon, elle prend conscience que le temps s’est arrêté pour elle. Tout est parfaitement entretenu, d’une propreté irréprochable, mais l’envahissant souvenir de son mari hante chaque pièce, chaque meuble. Sa boite à outils, qui traîne toujours à côté de la télé, sa veste, toujours pendue sur le porte-manteau, le dernier roman qu’il a entamé, avec son marque-page, sur la table basse, son portable…

— Alors, comme ça, d’habitude, vous photographiez des femmes à poil ?

— Et des hommes, aussi, parfois. Mais je préfère les corps féminins, c’est vrai. Au fait, vous avez une adresse mail ? Pour que je vous envoie vos photos.

— Bien sûr que j’ai une adresse mail, je ne suis pas si… obsolète.

— Pardon. Ce n’est pas du tout ce que je voulais…

— Je sais, je vous taquine. Dire que j’ai cru que vous vouliez me baiser…

— Ha… euh…

Réussir à embarrasser un photographe de charme expérimenté, c’est fait. Pendant qu’elle avale une gorgée de thé, elle jette un œil au sac blanc de la pharmacie, qu’elle a posé près du canapé, avec la boite, noire, du vibromasseur qui dépasse.

— Et moi ? Vous pourriez me prendre en photo comme vos autres modèles ?

— Bien sûr ! Pourquoi pas ? Je suis sûr que ce serait fantastique.

— Je ne sais pas. Je suis fripée de partout, comme un vieux fruit. Avec les vêtements, on ne s’en rend pas bien compte, mais une fois nue…

— Une fois nue, si je peux me permettre, je sais que vous feriez bander quantité d’hommes. Ils n’osent pas le dire en public, parce qu’ils ont peur de passer pour des pervers, mais beaucoup sont attirés par des femmes comme vous, par votre expérience et par une sexualité différente de celle qu’on peut avoir avec une femme jeune. Plus inventive, souvent. Je le vois bien, avec mon site Internet.

— Et vous ? Je vous fais bander, Laurent ?

Son visage se décompose tandis que Monique garde ses yeux plantés dans les siens. Cette fois, les joues du photographe ont enfin rosi. Elle se retient néanmoins d’afficher sa satisfaction. Sa main droite serre sa main gauche pour masquer ses tremblements. Son ventre lui fait presque mal. Elle lui a coupé le sifflet. Il doit se demander s’il s’agit d’une nouvelle taquinerie.

— Je… Ha ha ! Vous êtes vraiment incroyable, Monique.

— Merci, mais ça ne répond pas à ma question.

— Euh… c’est… c’est une invitation ?

— À votre avis ?

Un long et lourd silence s’installe. Monique se décale sur son canapé et tapote l’espace juste à côté d’elle pour inviter Laurent à s’y asseoir. C’est le moment de vérité. Il saisit sa canette de Grimbergen sur la table basse, en avale une gorgée, la repose, s’essuie la bouche, enlève ses lunettes qu’il place près de sa bière, se lève… et vient se mettre à côté d’elle. La tension monte de plusieurs crans. Elle songe à Rachid, aux nombreuses fois où il l’a prise en levrette sur ce canapé. Étrangement, ça l’excite davantage.

Elle le regarde dans les yeux, et puis ses lèvres, et puis ses yeux, et puis ses lèvres, et puis il l’embrasse. Avec fougue. Il ne mentait pas, le salaud. Elle pose la main sur sa barbe renaissante, descend sur sa poitrine, son ventre, sa queue. Leurs langues se mêlent et elle le sent bander à travers son jean. Laurent agrippe sa cuisse, avec force. La machine est lancée. Monique ne reviendra plus en arrière.

Oui, peut-être bien qu’elle perd la boule, elle aussi, mais c’est tellement agréable.

Laurent baisse son pantalon et dévoile une belle érection. Et une grosse quéquette. Monique ferme les yeux quelques secondes pour chasser cette pensée. Il en profite pour plonger de nouveau sa langue dans sa bouche. Si douce. En plus, il sent bon. Même si le nom du parfum ne lui revient pas. Elle tâtonne pour trouver sa queue, la saisit. La chaleur achève de l’envahir. Elle sent son clitoris se dresser dans sa culotte. Tandis qu’elle le branle, Laurent pousse un râle et décale ses baisers sur son cou. Ses mains se baladent sur son corps, s’attardent sur ses fesses… La respiration de Monique s’accélère. Elle ouvre les yeux, voit son gland briller entre ses doigts. Elle aimerait le sucer, mais quelque chose la retient.

— Tu veux que je mette une capote ?

— Oui, s’il te plaît !

Il se lève, remonte son pantalon, fouille dans son sac et en extrait un préservatif. Pendant ce temps, Monique ôte sa tunique et projette sa culotte sur le buffet. La main sur la chatte, elle esquisse une moue : elle a eu raison d’acheter du lubrifiant, au final. Pendant que Laurent se réinstalle et se recouvre le sexe, elle tend le bras, attrape le tube et se badigeonne la vulve. Il lui sourit et la regarde faire tout en se masturbant. Se faire mater par un homme, bien dur, qui la connaît à peine… Un éclair de plaisir vient la secouer. Monique préfère s’arrêter, écarter sa main et se rapprocher de Laurent, à quatre pattes.

Il comprend vite l’intention et se redresse, pour que ce soit plus confortable pour elle. Un vrai gentleman. Elle la reprend dans sa main, la branle une fois, deux fois, avant d’y porter les lèvres. Ça faisait tellement longtemps. Elle l’enfonce un peu dans sa bouche, et le sent déjà durcir sur sa langue. Les mains de Laurent viennent se poser sur le crâne de Monique. Ses doigts s’emmêlent dans ses cheveux. Elle accélère, quelques secondes, enroule sa langue autour du gland, titille le frein.

— Ourf ! Doucement, Monique ! Sinon, je vais…

Elle se recule et le branle de nouveau, avec lenteur. Laurent en profite pour l’embrasser, et la faire basculer sur le dos. Monique grimace à cause d’une petite douleur articulatoire. Heureusement, son amant ne semble pas s’en rendre compte. Une fois installée, il lui caresse les joues avec ses pouces et les lèvres avec sa langue, tandis que son sexe cherche déjà à la pénétrer. Elle plie ses jambes pour l’aider, cale ses mollets sur ses hanches. Son cœur tabasse sa poitrine. Monique se demande s’il va tenir le choc, et puis s’il existe meilleure façon de crever.

— Oui !

Il y est. Elle le sent dans sa chatte. Laurent démarre ses allées et venues. Son corps se tend. Elle enfonce ses ongles dans le dos de son amant, qui semble le prendre comme un encouragement. Il a bien raison. L’accélération provoque des flashs de plaisir. Il va réussir à la faire jouir, le salaud. Mais il ralentit, recule sa tête pour la fixer du regard. La timidité a fait place à la bestialité. Il accélère de nouveau. Monique doit se mordre la lèvre et fermer les yeux.

— Ça va ?

— Oui, c’est bon ! Continue ! Ne t’arrête pas !

— J’ai envie de te baiser comme une chienne.

Laurent se retire et la guide avec ses grosses mains pour qu’elle se retourne. Sur son nuage, Monique en oublie de protester. Une fois en place, il se permet une claque sur les fesses avant de reprendre les coups de boutoir.

— Qu’est-ce qu’elle est bonne, ta petite chatte !

La tête dans son coussin, Monique se caresse le clitoris en même temps que la queue de Laurent qui lui a agrippé les hanches. La chaleur revient vite. Et plus fort encore. Au bout d’une minute, il vient coller son torse contre son dos, et les voilà qui finissent en cuillère. La sueur coule entre leurs corps. Elle se cambre au maximum et resserre les muscles de sa chatte. « Chloup chloup chloup » Le bruit, humide, qu’elle produit à chaque fois qu’il y enfonce sa bite, enivre Monique. Sa respiration s’accélère.

— Ho ! Encore ! Encore !

Nouvelle décharge. Plus forte. Elle se resserre encore plus. « Chloup chloup chloup » Elle va jouir. Un voile blanc lui couvre la vue. Sa bouche s’ouvre et un filet de salive s’en écoule, mais ça n’a plus d’importance. Dans un grognement, Laurent intensifie ses coups de bassin. Il doit le sentir. Son corps ne lui appartient plus. Une dernière contraction… Monique écarquille les yeux. L’orgasme vient la cogner avec une violence incroyable. Sa main attrape celle de Laurent et la compresse de toute sa force. Un éclair, et puis un autre. Soudain, toute la tension se relâche. Enfin. Elle a chaud. Une larme roule sur sa joue. Elle souffle. Une fois. Deux fois. Un sourire éclaire son visage tandis qu’elle repense, encore, toujours, à Rachid.

— Ça te dérange si je jouis sur tes fesses ?

— Non, pas du tout. Vas-y.

Laurent se retire, se redresse, et se branle au-dessus de Monique, qui dessine les contours de son torse, passe sur son soutien-gorge, ses hanches, son cul… Le foutre l’éclabousse non seulement sur les fesses, mais aussi sur les jambes, le dos, le cou. Elle sent sa chaleur et son odeur. Laurent pousse un dernier grognement et s’effondre à côté d’elle. Sa bite collée à sa croupe.

S’ensuit un long et paisible silence.

— Euh… il faut que je te dise : je suis marié. Elle est au courant, bien sûr, et ça ne lui…

— Chut ! Je m’en fiche.


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@ Crédit photo : Les Pixels d’Elfya

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Laure Mordray

Ce que j’aime, c’est transgresser les genres, les mondes, les univers pour mieux les mélanger. Passer de l’érotique hard à la comédie théâtrale et faire un détour par le fantastique m’amuse beaucoup. Je porte un masque pour faire parler les curieux et libérer mon verbe. Rêves de Q signe mes débuts dans la littérature érotique.
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