« Non Conforme », le webzine qui réunit « la scène indé » de la littérature francophone, par Christophe Siébert

À l’occasion de la sortie du premier numéro du webzine Non Conforme, j’ai proposé à son créateur, Christophe Siébert, de répondre à la toute première interview de ce site. Et il a accepté de s’y prêter, avec son style direct et punk. Accrochez vos ceintures.

Portrait de Christophe Siébert par l’artiste touche-à-tout Claire Von Corda, pour Non Conforme.

Laure Mordray : Comment aimerais-tu qu’on te présente à ceux qui ne te connaissent pas encore ? Écrivain, éditeur à la Musardine, directeur de revue… Qu’est-ce que j’oublie et qu’il faut absolument savoir sur Christophe Siébert ?

Christophe Siébert : Je sais pas trop s’il y a des choses à savoir absolument à mon sujet… J’aime l’alcool et la bouffe, voilà, c’est pas mal de garder ça à l’esprit si on veut entrer dans mes bonnes grâces.

Sinon, je suis surtout et avant tout auteur, c’est le centre de mon activité. Mais comme tout ce qui tourne autour du texte m’intéresse, je suis aussi éditeur (professionnellement, pour La Musardine, où je dirige la collection « Les Nouveaux Interdits »), organisateur d’un concours d’écriture (professionnellement aussi, avec le Prix Jacques Sadoul, pour l’association Les Avocats du Diable), et comme il me restait encore un peu de temps, je me suis dit que lancer mon énième fanzine – ou plutôt webzine, ce coup-ci – ne serait pas une mauvaise idée.

LM : Peux-tu nous présenter Non Conforme ? Comment est née l’idée ? Pourquoi « Non Conforme » ?

CS : J’ai pensé à ce projet dans la foulée de l’anthologie Les Nouveaux Déviants que Morgane Caussarieu et moi avons dirigée pour Au diable vauvert, notre maison d’édition. Sur une idée de Morgane, Les Nouveaux Déviants se proposent, à travers les textes de 17 autrices et auteurs francophones, de redéfinir les contours de l’horreur et du bizarre contemporains. L’aventure était belle, j’ai donc voulu la prolonger, un peu plus à ma sauce – c’est-à-dire sans forcément rester dans l’horreur ou le bizarre (même si…), mais en exposant, à travers une quarantaine d’autrices et d’auteurs que j’admire, une sorte de « scène indé ». Quelque chose comme la réponse à cette question que le monde entier se pose : qui sont les Sonic Youth, les Tuxedomoon, les Melvins, les Coil, les Einstuerzende Neubauten, les Residents de la scène littéraire francophone actuelle ? Non Conforme apporte, en quinze numéros et à raison de trois textes par numéro, quarante-cinq réponses. (Morgane a évidemment été invitée à participer, et son absence – que je regrette – est uniquement due au fait que, comme moi, elle est sur cinquante mille fronts à la fois.)

Christophe Siébert photographié par Philippe Matsas.

LM : Quels sont, selon toi, la place et le rôle des revues littéraires, aujourd’hui, à l’heure d’Internet et des réseaux sociaux ?

CS : Je ne sais pas trop. Tout dépend entre autres du modèle économique, je dirais. Tant qu’on fonctionne dans un système non-marchand, j’imagine qu’il y a de la place pour tout le monde et pour toutes sortes de projets et de publications. En revanche, s’il s’agit de rentrer de la monnaie, je suppose que c’est un peu plus tendu.

Cette question de la gratuité est importante, je pense. J’ai par exemple toujours trouvé dommage que les fanzines papier, qui revendiquent avec raison leur amateurisme (dans le bon sens du terme) et le fait que tout le monde y est bénévole, paient l’impression. Ça revient à dire que personne ne touche de sous sauf le mec qui possède la photocopieuse. Et ça revient aussi, souvent, à fixer le prix de vente de l’objet non pas en fonction de la qualité estimée du contenu, mais du basique coût de fabrication. Internet permet d’obtenir une véritable gratuité, c’est aussi pour cette raison que Non Conforme existe exclusivement en ligne.

Après, je n’ai jamais vu internet autrement que comme un lieu, un endroit, au sens le plus concret et géographique du terme. On trouve des livres et des revues et des lectures et des performances dans des médiathèques, dans des librairies, dans des squats, dans des cafés-concerts, dans des lieux autogérés, dans des kiosques ; eh bien on en trouve aussi sur des blogs, des forums (ça existe encore, les forums ?), sur Facebook, Instagram et ailleurs. Si on reste dans une perspective purement littéraire (et donc sans tenir compte de l’aspect économique), je ne suis pas sûr que ça change grand-chose, l’endroit où sont les textes. Ce qui compte, c’est d’arriver à faire en sorte que les gens qui sont potentiellement intéressés sachent que ces textes existent quelque part, et soient en mesure de tomber dessus. Et ça, c’est un sacré boulot.

LM : Est-ce que tu as fixé des limites morales aux textes que tu publies ?

CS : Je ne suis pas sûr de comprendre ce que tu entends par « limite morale ». La littérature est là, entre autres, pour interroger la norme, pour interroger les limites, pour poser des questions sans réponse et pour, d’une façon générale, poser problème. Cependant, ça n’est pas selon ces critères-là que j’ai choisi les textes pour Non Conforme, mais plutôt en me fiant à mon plaisir de lecteur. Les autrices et auteurs au sommaire du webzine portent toutes et tous une singularité, une voix, une langue, un imaginaire et une vision du monde qui n’appartiennent à personne d’autre qu’eux, et ce sont toutes et tous des écrivain.e.s, au sens noble du terme. Certain.e.s encore en cours de maturation, d’autres, comme Vincent Ravalec, au sommet de leur art.

Christophe Siébert toujours photographié par Philipe Matsas.

LM : Qui sont les auteurs que tu as choisis pour ce premier numéro ? Et pourquoi les avoir choisis ?

CS : Au sommaire du premier numéro, on trouve Fabrice Capizzano, Léo Raski et Johann Soibinet.

Après avoir reçu la totalité des textes, j’ai tenté de composer 13 numéros homogènes (qui sont devenus 14, puis finalement 15). Homogènes dans le sens où, à chaque fois, les trois textes au sommaire peuvent engager un dialogue entre eux : une correspondance dans le sujet, dans l’économie narrative, dans la langue, dans la perchitude ; en tout cas, quelque chose qui m’a donné envie de les faire cohabiter. Ensuite, le choix des numéros, je veux dire de leur ordre, a obéi à des considérations plus pragmatiques : j’ai essayé de faire en sorte que les numéros se suivent et ne se ressemblent pas, soient inattendus à chaque fois.

LM : Que peux-tu nous dévoiler des nouvelles que tu as publiées ?

CS : Je préfère ne pas en dévoiler grand-chose, à part dire qu’elles touchent à tous les genres : horreur métaphysique, noir, bizarre, autofiction, réalisme social, anticipation cheloue, etc. Ce qui les réunit, comme je disais plus haut, c’est que leurs autrices et leurs auteurs possèdent toutes et tous une voix singulière et un imaginaire aussi original que riche.

LM : Les bouilles des auteurs ont été dessinées par Claire Von Corda pour illustrer leurs nouvelles. C’était une évidence pour toi ?

CS : C’est après avoir vu les dessins au Bic que Claire Von Corda publie sur son compte Instagram que j’ai eu envie de lui proposer de collaborer de cette manière à Non Conforme, en plus d’y écrire (trois de ses textes seront publiés dans les numéros 3, 6 et 9). Et très vite, en constatant l’enthousiasme que ça suscitait chez la plupart des autrices et auteurs, j’ai compris que ce portrait serait l’un des points forts du zine, un liant supplémentaire entre toutes les personnes qui y contribuent.

LM : Y a-t-il une contribution qui t’a particulièrement surpris, même toi ?

CS : Par définition, je trouve géniaux tous les textes, puisque j’ai été le seul à décider de leur publication, sans autre considération que mon bon plaisir. Mais, par exemple, j’ai été surpris que des gens comme Vincent Ravalec ou Emmanuel Pierrat, qui sont quand même des pointures dans leurs domaines et ne sont pas vraiment des auteurs confidentiels ou underground, acceptent sans coup férir de rejoindre notre bande de cassos.

LM : Tu penses créer un courant ou un mouvement avec Non Conforme ?

CS : Je ne veux créer aucun mouvement ni aucun courant, ni aucune école. En revanche, si grâce à ce zine des autrices et auteurs qui ne se seraient jamais croisés autrement deviennent copains, se partagent des bons plans et/ou se mettent à bosser ensemble, alors j’estimerai que j’ai réussi mon coup.

De même, si ça donne envie à d’autres de (re)faire du fanzine, j’estimerai que j’ai réussi mon coup.

La littérature m’a tout donné : une passion, un métier, des revenus, des amis, des amours, un sens à ma vie (et allez donc !) et Non Conforme, c’est une manière – parmi d’autres – d’exprimer ma gratitude.

Christophe, dans son élément lors d’une lecture à la librairie Le Livre en pente, à Lyon. Photo par Thomas Maquillage.

LM : Aujourd’hui, écrire de façon « non conforme », c’est un geste politique, esthétique, ou juste vital ?

CS : Je ne sais pas trop. Écrire de façon non conforme, ça n’est pas nécessairement un choix. C’est plutôt un constat après coup, par comparaison avec ce qu’on identifie comme un conformisme dans lequel on ne se reconnaît pas. Dans la littérature contemporaine, il y a un retour à une forme d’écriture inoffensive, lénifiante, réactionnaire, académique, décorative, conçue pour répondre à une demande et pour occuper des segments de marché ; une littérature sans aspérité et souvent bourgeoise – dans ses valeurs, sinon dans la sociologie de celles et ceux qui la produisent et la vendent. Et d’autre part, j’observe aussi que ce centre mou, incarné par des groupes d’édition de plus en plus hégémoniques, est attaqué de tous les côtés par des maisons indépendantes, par des autrices et des auteurs qui refusent cette bouillie. J’adresse un salut amical aux personnes éditées par Au diable vauvert (qui me publie depuis 2019), par Les Monts Métallifères, par La Volte, par Aux Forges de Vulcain, par Les Éditions de l’Ogre, par Tristram, par L’Atalante, et j’en oublie un paquet, ainsi qu’aux équipes qui font vivre ces maisons. J’adresse un salut amical aux gauchistes, aux LGBTQIA+, aux féministes, aux racisé.e.s et à toutes celles et ceux qui en ont marre de Sylvain Tesson, de Christophe Ono-dit-Biot, de Florian Zeller fraîchement élu à l’Académie française et toute cette bande de connauds, et marre aussi de Bolloré, de Lise Boëll, de Křetínský et de toute la clique de fascistes qui bousille avec joie et enthousiasme le secteur du livre. J’adresse un salut amical aux libraires indépendant.e.s, aux organisatrices et organisateurs de salons qui font la part belle aux littératures des marges, aux blogueuses et aux blogueurs, aux médiathécaires, à celles et ceux qui à travers leurs zines et leurs revues tentent de mettre en avant d’autres textes, aux lectrices et aux lecteurs ; et d’une manière générale à toutes celles et tous ceux qui en ont plein le cul de cette soupe dégueulasse et des salopards qui tentent de nous faire croire qu’il n’y a rien d’autre à bouffer.

Merde !

LM : Tu ne prévois que quinze numéros mensuels. C’est définitif ou tu aimerais que Non Conforme perdure ? Qu’est-ce que tu en attends, à titre personnel ?

CS : C’est absolument définitif. C’est un boulot énorme de fabriquer ces quinze numéros, et puis j’aime bien que les choses aient un début et une fin. À titre personnel, je n’en attends rien de plus que le plaisir d’avoir rassemblé mes autrices et auteurs préférés dans un webzine magnifique, grâce à vilalias, ma maquettiste.

LM : Un dernier mot pour convaincre les lecteurs de dévorer ce premier numéro ? Des personnes à remercier ?

CS : Je remercie les autrices et auteurs qui m’ont suivi dans cette histoire, je remercie Cloporte qui m’a donné l’illustration ornant la page d’accueil du site, je remercie Claire Von Corda d’avoir réalisé les portraits, je remercie vilalias de s’être occupée de la direction artistique, de la maquette et de la correction ortho-typo et je remercie bien sûr les lectrices et les lecteurs pour leur curiosité et leur enthousiasme : au bout du compte c’est pour vous qu’on se casse le cul, alors quand vous êtes jouasses ça nous fait bien plaisir.

Ce webzine, c’est comme une pelote de laine. Si une autrice ou un auteur vous plaît, vous tirez le fil et tombez sur ses autres publications, sur d’autres titres alléchants publiés par sa maison d’édition, sur ses potes, sur ses mentors, sur ses influences, etc. Ce serait ballot de ne pas tenter le coup, surtout que la petite fête est gratos.


Pour lire le premier numéro de Non Conforme, ainsi que les prochains dès qu’ils sortiront, rendez-vous sur ce site.

Ma propre contribution, horrifique, sortira en novembre 2026. Il vous faudra donc patienter un peu, mais je ne manquerai pas de m’en vanter dès que le numéro sera disponible.

Pour suivre l’ami Christophe Siébert, vous pouvez, notamment, le rejoindre sur Facebook.

Et si vous voulez découvrir son univers et le pays fictif de Mertvecgorod, je vous conseille ses deux derniers romans :

Chaque mois, vous pourrez retrouver sur ce blog une interview de l’un.e des trois auteur.ices de Non Conforme. Stay tuned comme disent les gens conformes.

Et si vous voulez découvrir l’univers de Claire Von Corda, (que je compte bien interviewer elle aussi), avec ses portraits au Bic, ses romans, sa musique, rendez-vous sur son compte Instagram ou sur Facebook.

@ Crédit photo : Les Pixels d’Elfya

Vous en voulez plus ?

Inscrivez-vous pour recevoir chaque mois la liste des derniers articles : éditeurs, interviews, sorties, actualité

Nous ne spammons pas ! Consultez notre politique de confidentialité pour plus d’informations.

Partagez cet article :
Soutenez- moi sur Patreon.
Les livres des potos
Mon roman
Achetez mon roman édité par La Musardine

Laure Mordray

Ce que j’aime, c’est transgresser les genres, les mondes, les univers pour mieux les mélanger. Passer de l’érotique hard à la comédie théâtrale et faire un détour par le fantastique m’amuse beaucoup. Je porte un masque pour faire parler les curieux et libérer mon verbe. Rêves de Q signe mes débuts dans la littérature érotique.
Pour en apprendre plus, cliquez ici.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *