À chaque numéro de Non Conforme, je découvre des textes incroyables et je dois pourtant en choisir un sur les trois, n’ayant pas le temps de proposer une interview à tous (mais j’espère bien pouvoir me rattraper par la suite !). J’en arrive même parfois à devoir tirer au sort, avec mon tarot. Rendez-vous compte.
Le quatrième opus du webzine n’échappe pas à la règle, et c’est Isabelle Wéry, avec sa nouvelle La fugueuse et le drone, que j’ai finalement choisie, et qui a gentiment accepté de répondre à mes questions. Je vous propose donc un plongeon dans son univers fait de voyages, de féminisme, de théâtre, de romans, et d’humour.

Laure Mordray : Tu es née à Liège, où tu as résidé un moment avant de partir en Allemagne, pour continuer à apprendre le théâtre, puis la France, l’Angleterre, l’Italie, où tu as rencontré des metteur.euses en scène… d’un peu partout. Tu as séjourné en Chine, et là, il semble que tu sois dans ta période mexicaine. Tu n’aurais pas un peu la bougeotte ? C’est par curiosité que tu voyages autant ou pour échapper à la police ?
Isabelle Wéry : Mon rêve d’adolescente, c’était de faire un métier qui me permette de découvrir le monde tout en travaillant avec les gens du coin. J’ai toujours eu cette curiosité-là. Et via les tournées de spectacles, ça a eu lieu. Puis ce sont les tournées littéraires qui se sont enchainées. J’adore arriver dans un pays inconnu et ne pas avoir d’autre choix que de mettre en veilleuse ce que je suis et de m’ouvrir à ce que je découvre et partage avec les gens autour de moi. Une expansion de soi. Et j’avoue que quitter Bruxelles de temps en temps, c’est plutôt salutaire ahahahah et pas seulement à cause de la pluie et de la police.

LM : Après toutes ces expériences, tu continues à penser en belge ? Est-ce qu’on passe la wassingue au Mexique, après une grosse drache ? Autrement dit, comment tes multiples expériences culturelles ont-elles influencé ta langue et ton écriture ?
IW : Raaaaah les draches à México-Ciudad sont magnifiques. Elles rincent la mégapole jusqu’aux os, balaient la poussière et la pollution. Toute la ville se fige et bénit le ciel de remplir les réservoirs d’eau. Les langues, c’est mon dada. Elles ont le même pouvoir que quand j’endosse un personnage de théâtre, se faufiler dans une langue, se laisser onduler au rythme de sa musique, de ses sonorités, de ses images, de sa grammaire. Chacun de mes romans se passe dans des lieux différents: Rouge western dans le désert d’Andalousie, Poney flottant au Pays de Galles, Cactus fantôme à México… Et c’est clair que chacun a sa langue chamboulée par l’anglaise ou l’espagnole voire la chinoise dans Selfie de Chine. Voyager, c’est aussi puissant que de lire mille livres, c’est des informations en pagaille, un foisonnement de stimuli… Toute cette récolte de documentation me permet d’architecturer des histoires dans des espaces qui me sont neufs. C’est si excitant.
Mais je continue à penser en belge, c’est sûr (on nait « fragmenté.e » en Belgique entre le néerlandais, le français, l’allemand…), et j’adore toujours autant le wallon de Liège, ma ville natale, et son accent doux comme une gaufre à la cannelle.

LM : Quel est ton rapport à l’écriture inclusive, et notamment au point médian, avec ta grande expérience du théâtre, et tes cent cinquante représentations du Monologue du vagin ?
IW : Quand j’ai joué les Monologues du Vagin, on ne parlait pas encore d’écriture inclusive et le mot « féminisme » était un gros mot ahahahah. Je me souviens d’ailleurs du directeur du théâtre où je jouais qui rectifiait: « C’est un spectacle féminin, pas féministe ». Aujourd’hui de l’eau a coulé sous les ponts (bien que je ne me leurre pas en ce qui concerne le féminisme, rien n’est jamais acquis…)
J’utilise un maximum l’écriture inclusive dans mes écrits, parfois c’est du travail de dentelle, c’est vrai, afin de ne pas alourdir le texte, mais ça me semble important de m’y atteler. Je pense que ça participe au changement progressif des mentalités.

LM : Dans le quatrième numéro de Non Conforme, tu proposes un voyage qui s’intitule La Fugueuse et le drone, un récit empreint de sensualité dans lequel Rosy fuit un monde étouffant avec Fluide, dont le genre varie d’un jour à l’autre, comme son nom l’indique. Et le tout sous l’œil d’un mystérieux drone. Il faut y lire le désabusement d’une idéaliste confrontée à une réalité qui finit toujours par la rattraper et l’écraser ? Ou, au contraire, voir une lueur d’espoir dans la nouvelle génération ? Ou totalement autre chose ?
IW : La Fugueuse et le drone est un conte fantastique, je l’ai construit en essayant de ne pas le figer dans une seule interprétation possible. Donc, à chacun.e d’y projeter son propre imaginaire. La protagoniste, Rosy, est la « petite sœur » de La Fille Girafe de mon roman Rouge western (éd. Au diable Vauvert). Je suis fascinée par ces personnes qui changent radicalement de vie et disparaissent de leur quotidien pour mener une existence inattendue. Cavalcade vers un avenir neuf, choix d’autres valeurs, plus humanistes peut-être, plus spirituelles, sensuelles, écologiques. J’admire ces mutations radicales. Reset total.
Par contre, la fin du conte est super cynique, c’est vrai, c’est le cynisme d’un monde capitaliste dirigé par des délinquant.es en col blanc, une société du spectacle qui s’abreuve de la vie privée des gens et de leur intimité.
Je regarde le monde, je ressens l’époque dans laquelle je vis, puis j’éructe des histoires et des images. C’est mon job.

LM : Qu’est-ce que tu préfères ? Voir tes personnages, tes mots s’incarner sur une scène ? Incarner les rêves des autres ? Emporter tes lecteurs pendant des semaines avec tes romans ? Ou imprimer l’inconscient avec tes nouvelles ?
IW : J’adore tout ce qui est cité et… leur alternance. C’est un des privilèges de ma vie artistique, les projets de nature différente s’enchainent en permanence. Mais pour l’instant, il me plait beaucoup d’embarquer les lecteurs et lectrices dans les mondes imaginaires de mes romans et nouvelles. Le plaisir de ça, susciter des sensations, peindre des images avec des mots, images qui percoleront dans leurs imaginaires. Je suis fascinée par ce processus-là. Et j’aime aussi beaucoup performer mon roman Rouge western avec la musicienne Sarah Espour sous forme de sieste sonore où nous allongeons le public dans des transats.
LM : Tu peux nous parler de Cactus fantôme, ton prochain roman à paraître ? Tu as d’autres projets ? D’autres envies ? D’autres rêves ?
IW : L’écriture de Cactus fantôme est quasi terminée. Tout le processus de construction de ce roman a été une expérience fantastique qui m’a menée de ma région préférée en Belgique, la réserve naturelle des Fagnes, à la découverte de la ville de México. Mmmmm j’ai encore un peu de mal à le résumer, car c’est un roman à strates avec des tas de sujets qui s’imbriquent: les addictions, le suicide des jeunes -en Belgique, première cause de mortalité chez les 15/45 ans-, le deuil et ses rituels, les liens d’amour et d’amitié, la poésie comme pierre angulaire de l’existence… En gros, c’est l’histoire d’une femme qui voit sa vie chamboulée suite à une séance de tarot à México. Ce qui m’est vraiment arrivé. Et il y a un fantôme de jeune suicidé, des cactus (le cactus fantôme étant une espèce réelle en forme de candélabre avec des petites branches blanchâtres et des airs de spectre qui fait « wouuuh wouuuh »), il y a un colibri, un doigt coupé qui flotte dans du mezcal… C’est un roman « conte fantastique » mais qui tient aussi du documentaire, du carnet de voyage et du poème-fleuve. Il est polymorphe. J’ai testé des formes qui me sont nouvelles, ça me tient à cœur de les réinventer pour chaque livre, expérimenter. Oui, c’est vraiment un livre autour de la mort, comment elle agit sur nous, vivants et vivantes, et qui interroge les rituels contemporains.
Dans mes projets proches, en avril, j’espère assister à une conférence de presse de Claudia Sheinbaum, première femme présidente du Mexique. Femme de gauche, ce pays si complexe vit un vivifiant bouleversement depuis sa nomination. C’est passionnant à observer. À voir comment le climat évoluera au vu des dernières opérations qui ont mené à la mort du leader d’un cartel puissant.
Je me lancerai aussi dans un prochain écrit, un carnet de mes voyages à México.
Et je continuerai d’assister dans le petit cimetière de mon quartier aux cérémonies funéraires de personnes dites « indigentes » et qui n’ont ni famille ni ami.es. Ça me tient à cœur qu’elles ne soient pas « seules » à leurs funérailles.

LM : Quelque chose que tu aimerais ajouter ?
IW : Pfffff j’ai déjà beaucoup parlé. Merci pour ces supers questions, Laure, merci de faire circuler la parole des auteurs et autrices, merci de soutenir Non Conforme si bellement porté par Christophe Siébert.
LM : Merci à toi pour ces supers réponses, et pour m’avoir donné d’autant plus envie de me plonger dans tes mots. Pour ceux qui seraient tombés sous le charme, vous pouvez suivre Isabelle sur son site :
Sur Instagram
https://www.instagram.com/isabelleweryari
Et sur Facebook :
https://www.facebook.com/isabelle.wery.37

Et si vous voulez découvrir l’univers de Claire Von Corda, (que je compte bien interviewer elle aussi), avec ses portraits au Bic, ses romans, sa musique, rendez-vous sur son compte Instagram ou sur Facebook.





Laisser un commentaire