J’aurais aimé donner la parole à tous les auteurs de la revue Non Conforme, mais il a bien fallu choisir. Pour ce premier numéro, cap sur Fabrice Capizzano, romancier et nouvelliste, qui aime autant les forêts que les coups d’éclat militants. Sa nouvelle Cattenom, mon amour revient sur l’action spectaculaire menée à la centrale nucléaire en 2017, entre humour, tension et sens aigu de l’humanisme. Rencontre avec un écrivain qui interroge le monde en mêlant engagement, nature et littérature.

Laure Mordray : Après avoir tenté des études de lettres modernes et exercé cent métiers différents, tu as sorti ton premier roman en 2020, Au Diable Vauvert : La Fille du chasse-neige. Il t’a fallu t’exercer longtemps avant de trouver le bon verbe ?
Fabrice Capizzano : Non, ça a été une évidence immédiate. Ce qui est drôle, c’est que lorsque je me suis mis derrière mon clavier, après quasi 15 ans d’abstinence littéraire, d’une, je ne savais pas du tout ce que j’allais écrire, et de deux, je ne pensais pas que je partais sur l’écriture d’un roman qui allait être édité et avoir son petit succès. J’y suis allé sans filet, sans structure, sans concession, à poil complet.
LM : C’était une évidence de le proposer à cet éditeur ?
FC : Oui et non. L’évidence parce que j’en rêvais. Le Diable Vauvert quand même, le saint Graal des maisons d’édition de par sa ligne éditoriale, son éditrice incroyable (Marion Mazauric), son côté transgressif, ses auteurs que j’adorais, son engagement, etc. Et en même temps, le légendaire syndrome d’imposture qui me hurlait que je n’avais rien à faire là-bas, que je n’avais pas le niveau, pas les épaules. Et, paradoxalement, j’avais une voix qui me murmurait être certaine que j’allais être édité, qu’elle en était convaincue parce que mon manuscrit méritait.
LM : Comment s’est passée la prise de contact ?
FC : Le rêve absolu. L’évidence. La retrouvaille karmique avec celle que j’ai toujours rêvé de rencontrer. Toute ma vie je me souviendrai du coup de fil de Marion : « Allô, bonjour, c’est Marion Mazauric des Éditions Au diable vauvert, je suis en train de lire votre roman, c’est magnifique, j’adore, je vous annonce que je vais vous éditer. » Après, pendant des jours, j’étais convaincu qu’elle allait me rappeler en me disant : « En fait, la deuxième moitié est nulle, on annule tout, retournez faire des colliers de nouilles dans les centres aérés, là est votre place ! »

LM : Tu écris aussi des novellas pour la saga littéraire Cross the ages, avec d’autres auteurs, comme Alain Damasio, et tu y officies en prime comme « référent dialogues et émotions ». En quoi ça consiste ?
FC : Au début, on travaillait à six auteurs, aujourd’hui, parce que la vie, nous ne sommes plus que trois. En gros, on structure l’histoire en groupe, on brainstorm, on resserre ensuite en chapitrant. On prépare le terrain pour l’auteur principal. Ensuite, une fois qu’il a écrit un premier jet, il nous le sollicite. Là, chacun vient vérifier que ce qu’on a posé est respecté (exemple, Norbert Merjagnan est garant de la cohérence de l’univers, pointe tout ce qui ne fonctionne pas). C’est ici que mon rôle prend tout son sens. Je vérifie et rectifie tout ce qui ne va pas dans l’incarnation des personnages. Il faut que l’émotion qui est posée soit juste, qu’elle lui corresponde (colère, mélancolie, violence, diplomatie, franchise, tristesse, exaltation…) et qu’elle colle à l’évènement. Je dois me poser la question de savoir si, en effet, ce personnage peut traverser cette émotion-là à ce moment-là ou pas. Quant aux dialogues, c’est la même chose. Je dois bien connaître les personnages pour savoir s’ils ont ce vocabulaire, cette syntaxe, ce débit, ce rythme vocal, et s’ils lui correspondent en termes d’émotion. C’est tellement important un dialogue, ça dit tellement de choses sur un personnage, voire tout.
LM : Tu as aussi été militant chez Greenpeace, et aujourd’hui, tu ouvres le bal dans la revue Non Conforme avec une nouvelle qui plonge ton lecteur dans la peau d’un activiste écolo. L’écriture, c’est une autre façon, peut-être moins laxative, de lutter pour un monde meilleur ?
FC : C’est compliqué de répondre à ce genre de question. Oui et non, une fois encore. Non parce que je fais partie de ces gens qui considèrent qu’on juge les hommes et les femmes par leurs actes, pas par leur parole, ce qui est schizophrénique pour un auteur !! Mais j’avais bien plus l’impression d’œuvrer pour le monde lorsque j’étais apiculteur, mes gestes avaient du sens et chaque ruche ouverte était un acte de militance et de résistance face à l’effondrement des abeilles, ou à la politique écologique catastrophique. J’en connais qui sont persuadés que raconter des histoires est un bon moyen de changer le monde, et je trouve qu’on peut tomber dans les travers un peu tordus d’un sentiment de pouvoir en faisant ça, où les responsabilités sont importantes. Influencer des lecteurs sur sa pensée ou ses actes en écrivant des textes prosélytes n’est pas sans risque ni sans conséquence, et surtout pas mon genre. Attention à ne pas faire n’importe quoi. Et je suis de ceux qui pensent que ma pensée n’est pas, et de loin, une vérité, ce n’est que ma pensée, et, qui je suis, moi, pour dire aux autres que j’ai raison ? J’en ai vu devenir fous à vouloir changer le monde par les mots et à vouloir convaincre que leur pensée n’était pas la bonne ou trop ras des pâquerettes ! Après, oui, que j’écrive pour idéaliser un monde meilleur, à mon goût, respectueux de mes valeurs, à la hauteur des relations et des échanges que je rêve, oui, oui, oui, évidemment !! Et que, au détour d’un dialogue, d’une pensée, d’une phrase d’un de mes persos, un lecteur se voie bouleversé, ça c’est chouette.

LM : Justement, tu peux nous parler de la genèse de ta nouvelle, Cattenom, mon amour, et de cette intrigante référence à Marguerite Duras ?
FC : L’idée immédiate du paradoxe, de l’antithèse. Une récupération assumée de ce titre génial qu’était Hiroshima, mon amour. Ça claque direct à l’oreille. Comment Cattenom, la centrale nucléaire vieillissante dans laquelle nous sommes rentrés avec huit autres branleurs de mon acabit, comme dans une auberge, peut-elle nous faire penser qu’on l’aime et qu’il peut y avoir un sentiment amoureux pour elle ? Le titre est choquant, comme le nucléaire et ses discours qui veulent nous faire croire que, sous prétexte qu’il émet peu de carbone il peut être l’avenir ? C’est fou ! On ne maitrise rien de cette technologie dévastatrice et n’importe quel tocard un minimum déterminé et organisé peut faire péter un feu d’artifice au pied de ses piscines de déchets ?! L’horreur absolue ! Si des personnes malveillantes avaient la même idée, ce serait catastrophique.
LM : Qu’est-ce qui t’a poussé à accepter la proposition de Christophe Siébert et à lui envoyer un texte pour Non Conforme ? L’alcool ? La drogue ? Une dette de sang ?
FC : C’est ça. Et l’amour du lascar, bien sûr. Christophe peut (presque) tout me demander, ce type est un auteur hors norme pour qui j’ai un respect infini. N’importe quelle aventure avec lui est une chance. Et puis, vu la brochette d’auteurs qui participent à Non conforme, c’est comme prendre l’Orient Express avec eux, voir défiler des paysages merveilleux le cul posé dans un wagon-restaurant qui t’en met plein les papilles, et s’enfiler des pipes d’opium en écoutant Mozart.

LM : Dans ton dernier roman, Une Salamandre à l’oreille, toujours édité par Au Diable Vauvert et sorti cet été, il est question d’amour et d’apiculture, ton autre grande passion. Il y a un lien avec la fin de Sherlock Holmes, qui s’éloigne des intrigues et de la bagarre pour s’occuper de ses abeilles, avec sa dulcinée, Irène Adler ? C’est ça, finalement, la vie idéale, à tes yeux : des ruches, de l’amour, de la tranquillité et un peu de littérature ?
FC : Aucun lien avec Sherlock. Mais sinon, oui, être en paix, amoureux de cette femme qui me bouleverse à chaque fois que je pose les yeux sur elle, avec mes abeilles, un jour de canicule et, m’imaginant quel prochain roman je vais bien pouvoir écrire, c’est le kiff absolu, c’est clair. Ça, et regarder les gens que j’aime être heureux en buvant une bonne bière.
LM : Pour l’avenir ? Tu bosses sur quels projets ?
FC : Je suis sur un livre illustré avec un ami photographe du Vercors. Entre conte onirique et photos réalistes naturalistes. Au lecteur de faire le pont entre photo et texte. J’ai un quatrième roman qui mature dans mon cerveau, et sur quelques fiches papier éparpillées. Et mille envies de théâtre, scénario, nouvelles, etc.
LM : Et pour les lecteurs qui voudraient te rencontrer ?
FC : Je serai aux nuits de la lecture, sur le Vercors, aux Espelines de Vassieux en Vercors le 22 janvier. Une lecture sur mon dernier roman, Une salamandre à l’oreille, le 24-25 janvier à Annecy à la Trembleraie, faite par Aymeric O’Cornesse. Je serai à Fumel dans le sud-ouest, à la médiathèque le 26 février.

Un grand merci à Fabrice, et je me joins évidemment à lui pour insister sur l’importance de préserver les abeilles !
Et si vous voulez découvrir l’univers de Claire Von Corda, (que je compte bien interviewer elle aussi), avec ses portraits au Bic, ses romans, sa musique, rendez-vous sur son compte Instagram ou sur Facebook.










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