Rencontre avec Dola Rosselet, et sa fascination pour les lieux réels ou imaginaires

Le troisième numéro de Non Conforme est sorti en janvier, et il m’a fallu de longues hésitations (plus encore que d’habitude) pour choisir à qui j’allais proposer mon interview. Mais le texte de Dola Rosselet intitulé Au détail m’a particulièrement percutée. Je vous propose donc un voyage en Allemagne, auprès d’une sorcière des temps modernes, adepte des formes courtes. Prêts ?

Dola Rosselet, une sorcière des temps modernes ?

Laure Mordray : Dans ta bio, tu indiques qu’après avoir beaucoup lu, tu as fini par écrire tes propres histoires. Quels sont les livres, les auteurs qui t’ont poussée à prendre la plume, à te dire que toi aussi tu en es capable ? Et quels sont ceux qui t’inspirent le plus ?

DR : J’ai découvert les genres de l’imaginaire au lycée, par le biais du jeu de rôles. J’ai débuté avec la Fantasy et le Cycle du champion éternel de Moorcock, puis j’ai exploré le minuscule rayon de la bibliothèque locale (il était si petit qu’il se trouvait dans un recoin obscur, sur un palier).

J’ai lu beaucoup de SF classique : A. E. van Vogt, Robert Silverberg, Poul Anderson, mais aussi Daniel Keyes, Margaret Atwood, puis plus tard Marion Zimmer Bradley, Joan D Vinge. Et plus je me plongeais dans ces futurs alternatifs, dans ces mondes étranges, hostiles ou merveilleux, plus je me disais que c’était cela que je voudrais écrire.

Un des auteurs dont l’écriture m’inspire est Maupassant, j’aime sa façon de dépeindre en quelques mots un caractère ou un physique. Une économie de moyens au service de l’histoire.

Je suis aussi très admirative de l’œuvre de Christopher Priest, si je devais choisir un roman, je pencherais pour La Séparation. On y retrouve ses thèmes de prédilection : la gémellité, la réalité mouvante, les avions. Tous les livres reliés de près ou de loin à L’Archipel du Rêve méritent le détour.

Enfin, mention spéciale à Jo Walton dont les thématiques et l’écriture me remuent beaucoup. Mes vrais enfants est un de mes romans préférés de ces dernières années.

LM : Comment se sont déroulées tes premières publications ? Tu es passée par les revues littéraires, les concours ? Il semble que tu n’aies écrit que des nouvelles et des novellas, le roman ne te tente pas ?

DR : Quand j’ai commencé à écrire en 2013, il y avait beaucoup d’appels à textes pour des anthologies. J’ai envoyé mes premiers textes et j’ai eu la chance d’avoir des publications rapidement, ce qui est encourageant.

J’aime beaucoup la forme courte car elle me permet d’explorer des idées ou des concepts ou même des manières d’écrire sans s’embourber trop longtemps. Il faut dire que je n’écris pas vite et que j’ai un boulot assez prenant, la nouvelle ou la novella permettent d’avoir un texte abouti sans y passer des années.

Brigade Sorcellerie, dont le 6ème et dernier tome vient de paraitre aux éditions de L’Alchimiste, est un cas un peu à part. Cela a débuté par une nouvelle, ensuite j’ai continué à développer l’univers et les personnages. Après cinq ans d’écriture en discontinu, j’ai fini par me retrouver avec sept enquêtes et presque 700 000 signes. Pas le truc le plus facile à appréhender pour un éditeur. J’ai donc décidé de le présenter comme un roman fix-up, et c’est ainsi qu’il a gagné le concours des Murmures littéraires en 2024. Ensuite, le projet a été proposé à L’Alchimiste, qui a décidé de le publier sous forme de feuilleton.

Je n’exclus pas le roman, mais je n’en fais pas un incontournable. La novella a le vent en poupe et je m’en réjouis. Pour moi, seule l’histoire doit guider le texte, et pas un quelconque format.

« C’est à Berlin que j’ai commencé à écrire, j’ai toujours eu le sentiment que cette ville m’a donné un certain élan.« 

LM : Je vois que tu exerces comme aromaticienne à Berlin, et que tu as créé une série littéraire, intitulée Brigade Sorcellerie, qui se déroule justement dans la capitale prussienne. L’idée est de mettre un peu de magie dans ton métier et ton environnement à travers l’écriture ? Quel rapport ta réalité entretient avec ta fiction ?

DR : Mon métier est très créatif en lui-même, c’est aussi pour cette raison que je l’ai choisi et que 25 ans plus tard je ne suis toujours pas lassée.

Ce qui m’intéresse c’est le rapport qu’on entretient avec les lieux. À quel point ceux-ci nous façonnent, nous influencent… nous habitent, en somme. C’est à Berlin que j’ai commencé à écrire, j’ai toujours eu le sentiment que cette ville m’a donné un certain élan. Je viens de la quitter pour m’installer dans le sud de l’Allemagne, mais ce sera toujours ma ville de cœur, riche de son histoire, avec une personnalité unique. Dans Brigade Sorcellerie, la métropole devient au fil des novellas un personnage à part entière, avec ses propres buts, ses motivations.

La réalité est une source d’inspiration permanente. Une phrase, une attitude, un lieu, une rencontre : tout cela me nourrit et se retrouve dans mes écrits en filigrane. Parfois je vois une personne se comporter d’une manière inattendue et je me dis « oh toi mon gars tu vas te retrouver dans une de mes histoires, pas forcément en tant que personnage principal mais tu feras un très bon figurant (authentique). »

LM : Pour le troisième numéro de Non Conforme, tu as posé tes bagages à Mertvecgorod (le pays slave créé par Christophe Siébert, créateur de la revue, qu’il développe dans chacun de ses livres), avec ta nouvelle Au Détail. Comment t’es-tu retrouvée dans cet univers infernal issu d’un esprit particulièrement pervers ? Qu’est-ce qui t’a poussée à participer à l’aventure Non Conforme ?

DR : La réponse à la dernière question tient en un mot : Christophe. Son enthousiasme pour la littérature est vraiment contagieux, il donne toujours envie de lire, et d’écrire. Comme je le disais plus haut, la nouvelle est un formidable terrain de jeux, et sur un format court je me sentais prête à relever ce défi, car c’en était un pour moi.

Pourquoi Mertvecgorod ? Cet endroit répond à ma fascination pour les lieux réels ou imaginaires ; ces villes, ces territoires qui ne peuvent laisser ni indifférents, ni indemnes. J’ai lu plusieurs romans se déroulant là-bas et je retrouve cette vibration très particulière des pays d’Europe de l’Est, une certaine rugosité. Je me suis dit que ce serait plus facile d’écrire un texte dur dans un univers qui l’est par essence.

LM : Dans Au détail, tu évoques la question du trafic de bébés. Qu’est-ce qui t’a amenée à choisir ce sujet ô combien douloureux et à le montrer à tes lecteurs de façon aussi clinique et humaine à la fois ?

DR : Kidnapping, une série regardée sur Arte, traite à la fois du trafic d’enfants et celui d’organes. La marchandisation d’humain (complet ou en morceaux) met en lumière un des aspects les plus sordides de notre société, c’est un terrible constat d’échec.

Je voulais aussi questionner l’indignation. Il est facile de s’offusquer, d’être choqué confortablement assis dans nos canapés. Quand la vie devient survie, n’importe qui peut être poussé à des choix radicaux.

Par ailleurs, j’ai deux enfants et ma propre maternité m’a servi de fil rouge durant la rédaction. Moi qui suis si viscéralement mère, j’ai eu envie de me faire violence, en allant contre ce sentiment organique.

La bibliothèque de Dola Rosselet est remplie d’œuvres de SF, mais aussi de fantasy.

LM : Tu peux nous parler de ton propre univers ? Du dernier opus de Brigade Sorcellerie ? De tes projets littéraires ?

DR : Mon univers est plutôt varié, une maison aux multiples fenêtres qui s’ouvrent chacune sur un paysage différent. J’aime lire, écrire dans tous les genres de l’imaginaire et au-delà. J’aime explorer des idées, je vois le genre comme un outil et non comme une fin en soi.

Le dernier opus de Brigade Sorcellerie est aussi un des tomes que j’ai eu le plus de plaisir à écrire ; j’y emmène mes personnages sur des chemins difficiles. Même s’il peut en théorie être lu séparément, il apporte une ampleur et une profondeur au récit.

Début mars paraitra ma nouvelle Douces Chimères, dans la collection Chronopages, des éditions 1115. C’est ma deuxième collaboration avec eux en un an, après ma novella Parcelles et Territoires parue en juin dernier : un vrai bonheur. Il s’agit d’un récit de science-fiction, qui parle d’expériences génétiques et de manipulation politique – tout un programme.

Côté projets, j’ai un texte dont j’ai commencé la rédaction il y a plus de dix ans. Je l’ai laissé en jachère tout ce temps, au départ parce que j’étais bloquée dans la narration, puis parce que je me suis concentrée sur d’autres récits. Je me sens prête à le reprendre, forte de l’expérience acquise ces dernières années.

Et puis j’ai aussi des embryons d’histoires, que je garde toujours dans un coin de ma tête, en me disant « tiens ça pourrait faire une nouvelle, voire une novella. On verra bien. »

LM : Quelque chose que tu aimerais ajouter ?

DR : Tout d’abord, merci pour cette interview. Je serai présente aux Imaginales en mai prochain, pour celles et ceux qui voudraient me rencontrer.

Enfin, je forme le vœu que nous réussissions tous à garder la littérature au cœur de nos vies, qu’on lise, écrive, édite ou traduise. Entretenir cette flamme, malgré les doutes, les galères, le contexte compliqué.

Dola avec sa saga Brigade sorcellerie ainsi que Parcelles et Territoires.

Un grand merci à toi, Dola, de t’être prêtée au jeu de l’interview et de nous avoir présenté ton univers et ton parcours inspirants. Si vous voulez découvrir Au Détail, dans le troisième numéro de Non Conforme, c’est ici que ça se passe. Brigade sorcellerie et Parcelles et Territoires, vous pouvez vous les procurer, entre autres, chez L’Alchimiste et chez 1115. Et pour suivre son actualité, vous pouvez la trouver sur les réseaux sociaux.

@ Crédit photo : Les Pixels d’Elfya

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Laure Mordray

Ce que j’aime, c’est transgresser les genres, les mondes, les univers pour mieux les mélanger. Passer de l’érotique hard à la comédie théâtrale et faire un détour par le fantastique m’amuse beaucoup. Je porte un masque pour faire parler les curieux et libérer mon verbe. Rêves de Q signe mes débuts dans la littérature érotique.
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