À mon humble avis, il y a deux types d’écrivains. D’un côté, ceux qui écrivent comme on court le dimanche matin, avec plus ou moins de réussite. De l’autre, ceux qui pourraient tuer si on les privait de cet espace de liberté et d’expression. La réussite est secondaire. Je vais vous conter une petite histoire pour que vous puissiez me situer.
Le petit carnet et les vaisseaux spatiaux

Au commencement, il y a une enfant (assignée garçon à la naissance), blonde, énergique, aventureuse, qui regarde Récré A2 et s’émerveille devant Spectreman dans le salon de sa grand-mère, à Douchy-les-mines. Elle ne sait pas encore écrire, mais elle apprend plutôt vite. Son imagination déborde. Alors, quand on lui met un petit carnet dans la main, la gamine saisit un stylo Bic noir et se met à gribouiller. Une forme, puis une autre. Impossible de deviner qu’il s’agit de deux vaisseaux spatiaux qui se tirent dessus à coups de rayons laser sur plusieurs pages. Comme dans une bande dessinée. Ses parents la félicitent, parce qu’il faut toujours encourager les enfants. Même si elle vient de foutre en l’air un carnet tout neuf avec d’informes gribouillis.
Pouvaient-ils se douter, alors, que quarante ans après, la petite fille se souviendrait toujours de ces dessins, de leur sens et de leur importance dans son cheminement littéraire ?
Le fantôme et le besoin de trouver les bons mots
Terreur nocturne ? Simple cauchemar ? Âme errante ? Démon sorti de l’enfer ? Comment qualifier ce qui s’est produit cette nuit-là ? Quels mots poser pour transcrire cette terreur ? Élevée par une grand-mère catholique et très pratiquante, la petite fille baigne dans une culture fantastique, où les morts peuvent revenir à la vie et où les héros doivent affronter de terribles monstres.
Une nuit, elle se réveille, dans son lit à barreaux. Sans raison apparente. À ses côtés, comme un hologramme — elle a appris ce nouveau mot plein de syllabes il y a peu, peut-être dans Pif Gadget — qui montre sa famille dans le salon, regarder Spectreman, sur la télévision. Une scène d’une banalité rassurante, qui n’a cependant rien à faire ici sous cette forme au cœur de la nuit. L’apparition s’efface. Devant elle, la porte de sa chambre s’ouvre sur une douce lumière. Une forme, noire, s’approche et s’immobilise. Sidération. La petite fille essaie de comprendre, mais elle ne le peut pas. Qui le pourrait ?
La forme s’immobilise. Comme si elle le fixait. Soudain, un sifflement, qui part dans l’aigu et revient dans le grave. Dans le même temps, la couverture de l’enfant s’enroule jusqu’à ses pieds et revient à sa position initiale. La forme disparaît. Noir. Terreur. La petite fille hurle. Sa mère arrive, l’engueule : « ce n’est qu’un cauchemar ».
Non. Ce n’était pas qu’un cauchemar. Les cauchemars, la gamine les oublie au réveil ou au bout de quelques jours. Cette scène la hantera toute sa vie. Les adultes la laissent seule avec sa terreur, se moquent d’elle.
Cette histoire, elle va la raconter toute sa vie à qui voudra l’entendre. Avec ses mots d’enfant, d’abord, puis ses mots d’ado, ses mots d’adulte, et enfin, ses mots d’autrice. Au fil du temps, l’histoire deviendra plus précise, plus vivante. L’autrice naîtra véritablement au moment où l’adulte aura compris que la vérité de cette scène, tout le monde s’en fout. À commencer par elle. Était-ce réellement un fantôme ? Un démon ? Un génie ? Une muse ? Une terreur nocturne ? Un cauchemar plus saisissant que les autres ? Une hallucination ? Impossible à dire. L’enfant a pu se tromper, mal interpréter.
Après de nombreuses années, ne reste plus que le souvenir de l’histoire qu’on a raconté encore et encore, et la réaction du public. Captivé, passionné, intrigué, sceptique, moqueur, méprisant… Pour certains, la gamine était une menteuse, pour d’autres, l’ado était folle, pour d’autres encore, elle avait un don pour converser avec l’au-delà. Personne n’y restait indifférent.e.
Qu’importe ? Cette forme fantomatique a semé une graine chez une gamine terrifiée qui fera de lui une autrice, un jour.

La vanité comme moteur et comme frein
Au lycée, elle se met à écrire des nouvelles. Très mauvaises. Avec, là aussi, des fantômes, des démons, des morts… Son fragile ego la pousse à croire qu’elle a du talent et qu’un jour il sera reconnu, célébré, honoré.
À la fac, elle écrit des poèmes, non moins mauvais que les nouvelles. Parce qu’elle n’a rien compris à la littérature, malgré ses études de lettres modernes. Sa vanité la pousse à noircir des feuilles, encore et encore, mais elle écrit pour de mauvaises raisons, avec de mauvaises méthodes. Elle confond long métrage et roman, pense qu’il suffit de décrire les images qu’elle a dans sa tête pour que ses lecteurs se retrouvent avec les mêmes. Elle écrit pour elle, persuadée que sa vie pleine de fantômes (il y en a eu d’autres), de deuils, de coïncidences, de tragédie, va passionner les foules, chambouler les éditeurs qui auront la chance de la lire. Elle imagine, en les écrivant, que ses histoires seront adaptées en films, et qu’elle deviendra millionnaire grâce à ça.

Quelle cruche !
« On s’en fout du talent, ce qui compte c’est le boulot ! », m’a dit mon éditeur il y a quelques jours. Il a raison : à force d’écrire pour de mauvaises raisons, j’ai fini par m’améliorer, malgré moi, par sortir de ma vanité, m’ouvrir à l’autre, porter un regard critique sur ma posture et sur ma langue. C’est l’illumination.
Mes travers n’ont cependant pas totalement disparu. Je pense que, pour écrire, il faut un savant dosage entre vanité et altruisme. Parce qu’il en faut, de l’ego, pour se lancer dans l’écriture d’un roman, qui va sans doute s’étaler sur de nombreuses années, et finir au fin fond d’un disque dur, avec juste une poignée de lecteurs qui auront laissé un avis sympathique.
Et en même temps, il faut garder en tête que le lecteur se fout de ma vie. Je ne suis personne, quelles que soient les épreuves, les tragédies que j’ai pu traverser, les fantômes, les démons que j’ai pu rencontrer. Le lecteur, il veut une histoire qui soit bien racontée, et qui parle de lui, de ce qu’il est, de ce qu’il vit, de ce qu’il aimerait être.
On peut raconter une histoire d’une platitude extraordinaire, mais avec une langue fascinante, en la mettant en perspective pour montrer l’humain sous une facette insolite.
Je crois que je suis assez douée dans cet exercice, alors que je continue à rêver de grandeur, d’épopée, de fantastique, de monstres…
Remise en question

Aujourd’hui, je suis reconnue comme handicapée, avec un taux qui m’ouvre droit à une allocation pendant au moins deux ans. Je ne subis donc plus la pression financière. Je n’ai plus besoin de me vriller les nerfs avec un boulot alimentaire. Cette évolution, que je ne mesure pas encore bien, remet en question mon rapport à l’écriture.
Pas question pour moi d’abandonner, c’est une évidence : j’ai une trentaine de projets, d’idées, que j’aimerais voir aboutir. Bien au contraire, je vais désormais pouvoir écrire… pour le plaisir. Sans me préoccuper de ce qu’il adviendra de mes textes. S’ils sont édités, publiés, joués (pour les sketchs et pièces de théâtre), tant mieux, sinon tant pis.
De toute façon, à tout le moins en France, les auteurs qui vivent de leur écriture se comptent sur les doigts d’une main, donc il ne faut pas compter sur les droits d’auteur pour vivre de façon décente. Mais il faut surtout prévoir d’autres revenus pour pouvoir écrire sans tomber d’inanition.
En ce qui me concerne, la question est donc réglée pour les deux prochaines années, ce qui m’amène dores et déjà à me remettre en question en tant qu’autrice : pourquoi j’écris ?Pour qui j’écris ? Quel est mon but ?
Mon regard ne cesse d’évoluer, depuis l’enfance, et il va sans doute continuer vers, je l’espère, plus de sagesse. Sauf que j’ai mon handicap, autrement dit mon stress, à gérer. Ce qui entrave toujours la raison et la lucidité.

Ha, et sinon comme vous pouvez le constater, je me suis mise au dessin, aussi, sur les conseils de l’incroyable Claire Von Corda. Qui sait ? Peut-être que dans dix ou vingt ans, ils vaudront, eux aussi, quelque chose ?
Et vous êtes de plus en plus nombreux à me suivre, avec une explosion sur Threads. Merci. 😉











