Rencontre avec Sébastien Gayraud et son écriture nourrie par l’altérité et le cinéma de genre

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Temps de lecture : 11 minutes

Le Non Conforme numéro 8 propose une nouvelle fois trois textes aussi énervés que passionnants et bien écrits. Parmi les trois auteurs de ces nouvelles, j’ai choisi d’interviewer Sébastien Gayraud, un « copycat » assumé dont l’univers oscille entre le cinéma et la littérature, l’horreur et le porno. Bonne séance !

Portrait au Bic de Sébastien Gayraud par Claire von Corda.

Voici sa description dans Non Conforme 8 : Né en 1973 à Millau, Sébastien Gayraud est enseignant en cinéma, essayiste, romancier et conférencier. Spécialiste de l’horreur et du cinéma d’exploitation, il s’est donné comme axe de recherche le rapport ambigu et contradictoire entre le fantastique et l’image documentaire. Co-auteur avec Maxime Lachaud de Reflets dans un œil mort, premier livre français consacré au cinéma mondo, réédité en 2024 chez Potemkine, il publie son premier essai solo en 2015 avec Joe D’Amato, le réalisateur fantôme, aux éditions Artus, consacré au maître du gore italien. Auteur de nombreux articles, il a abordé entre autres les univers des réalisateurs Roman Polanski, Alejandro Jodorowsky, Michael Winner, Donald Cammell et David Cronenberg, des écrivains Serge Brussolo, J.G. Ballard, Mark Z. Danielewski ainsi que la musique post-punk.

Il se lance dans le roman en 2015 avec Camera obscura (Camion noir) puis Galerie noir en 2019 (Rivière blanche). Ses nouvelles sont publiées dans diverses revues underground et figurent dans plusieurs anthologies.

Il est également animateur radio dans le collectif Douche froide, dédié aux cultures sombres et alternatives, chroniqueur pour le magazine Twice et programmateur pour le Festival du film grolandais de Toulouse.

Le plagiat comme art : de la figure totémique au copycat assumé

Laure Mordray : Dans ta bio — exercice égotique au possible —, tu sembles te définir au travers de ton intérêt pour d’autres créateurs, cinéastes ou écrivains. Au travers de ton rapport à l’autre, finalement. Tu penses que ton écriture s’est construite en réaction à certaines œuvres ? Que ce sont ces auteurs qui t’ont hurlé, ou murmuré, « tu peux le faire » ?

Sébastien Gayraud : C’est vrai que toute ma vie s’est construite par le biais de rencontres, d’œuvres comme de personnes qui ont chacune à leurs manières déterminées mon parcours. J’ai toujours suivi la théorie de Henri Laborit qui, dans le domaine de la neuroscience, affirmait que la construction de nos identités psychologiques, que nous croyons à tort si individuelles, nous vient essentiellement des autres, et ce que nous le voulions ou non. Du coup, j’ai préféré affirmer ce paramètre plutôt que le fuir, en prendre le contrôle plutôt que de le subir de façon inconsciente. Le concept de copie, de plagiat, ne m’a jamais gêné car il est pour moi central dans l’Histoire de l’art et particulièrement dans un genre littéraire comme celui du fantastique et de l’horreur. Toute l’œuvre de Stephen King s’est construite sur la réappropriation de pitches tirés de vieux films de série B, de Comics Books ou de séries télé style La quatrième dimension. Tout se recycle. La plupart de mes cinéastes bis italiens préférés ont basé leurs carrières sur des plagiats éhontés de succès internationaux dont ils produisaient des versions « low costs » pour profiter de la mode. Dans le domaine musical, le fait qu’on ne réinvente jamais les accords de base, que toutes les chansons se ressemblent, est accepté par tous. J.G. Ballard, auteur que j’ai découvert vers l’âge de treize ans, a fait office, bien que je ne lui attribué ce rôle que plus tard, de mentor dès mes premiers pas dans l’écriture, au point que j’ai fini par m’en revendiquer comme un pur copycat. La foire aux atrocités (1970) est un livre si indépassable que l’évidence d’en livrer ma « version » personnelle s’est révélée une étape nécessaire. L’avantage de se choisir une œuvre de référence comme modèle, c’est que cette dernière constitue un totem, une source d’énergie à laquelle on revient. Lewis Carroll a aussi joué ce rôle de figure totémique lorsque j’écrivais mon Alice, voyeuse perverse. Peu importe le niveau de mimétisme qu’un auteur entretient avec un livre ou un scénario déjà existant car, si son inconscient fait bien son boulot, son univers intérieur s’invitera forcément, presque par effraction, sur le papier.


Horreur et porno fonctionnent chacun sur un certain nombre de règles, de codes narratifs, parfois très proches d’ailleurs, comme le recours fréquent à l’unité de lieu et des personnages schématiques, au crescendo intensif jusqu’au climax.

Sébastien Gayraud

Laure Mordray : Dans Non Conforme, à la question de Christophe Siébert sur les différentes caractéristiques d’un texte de fiction, tu écris que tu as été « contaminé » par ton rapport au cinéma, en tant que lecteur. Tu peux développer ? À ton avis, comment ton rapport au cinéma influence ton écriture ? Est-ce que la littérature n’influence pas, aussi, ton rapport au cinéma ?

Sébastien Gayraud : Quand j’emploie le mot « contaminé », c’est vrai que ça a une connotation un peu maladive ou, comme je préfère ce mot, fétichiste. Comme tous les gamins de ma génération, j’ai été très influencé par la télé, la vidéo, toute une cinéphilie que je cultive encore aujourd’hui, qui constitue mon ADN et me relie, sur un plan professionnel, avec un réseau de réalisateurs, critiques, collectionneurs et auteurs plus ou moins spécialisés. Forcément, ça m’interroge en tant qu’écrivain, dans la mesure où l’écriture est forcément une retranscription du réel, la transfiguration d’une expérience vécue, et ce quel que soit le genre ou le style qu’a choisi l’auteur pour s’exprimer. L’avantage du cinéma, c’est qu’il nous offre un langage hérité de la photographie, du montage, du son, qui peut enrichir notre manière de décrire ou de narrer une histoire. On peut dire qu’il existe aujourd’hui une forme de poésie littéraire directement issue du cinéma expérimental. À l’inverse, je peux être assez critique envers les artistes cinéphiles car ils peuvent très vite s’enliser dans un pur truc de geek, une accumulation de citations, et que ça peut devenir assez stérile. C’est la raison pour laquelle j’essaie depuis un certain temps de me détacher d’une culture référenciée, d’éviter de tomber dans le piège du name-dropping. La littérature d’horreur, en particulier, a été tellement dévorée par le cinéma qu’elle n’existe plus qu’à l’état végétatif aujourd’hui. C’est pourquoi j’essaie de retrouver une expression directe, non filtrée, pour évoquer la réalité qui m’entoure. Le cinéma documentaire, que je considère comme LA forme majeure contemporaine, montre une voie que j’essaie de suivre dans mon quotidien. Tout auteur, je pense, est une sorte de reporter qui documente, comme le passager d’un train regardant par une fenêtre, les différents états des paysages qu’il traverse. C’est pourquoi je ne dissocie jamais mon travail d’essayiste et celui d’auteur de fiction. Dans tous les cas, il s’agit de rédiger une sorte de journal.

Laure Mordray : Tu ajoutes, ensuite, que tu aimerais écrire des romans entièrement composés de « collages », comme dans la réalisation d’un film, mais que peu de lecteurs acceptent ce genre de propositions. Ton rapport au lecteur revêt une grande importance dans ton écriture ?

Le coffret Mondo Movies, reflets dans un oeil mort par Sébastien Gayraud.

Sébastien Gayraud : Oui, dans la mesure où écrire représente une tentative de connexion, de créer du lien avec le lecteur et que ce genre de propositions n’aboutit en général qu’à des livres d’art complétés par des images ou de la poésie hermétique qui peut très vite aboutir à une impasse. Lorsque William S. Burroughs écrivait La machine molle (1961), il a effectué un geste d’une très grande force dans le contexte de l’époque, mais qui, dans celui d’aujourd’hui, paraîtrait assez désuet et même risible à l’heure de l’IA. Le principe du Cut-up, du collage, du Found Footage pratiqué dans le cinéma a été longtemps pour moi un objet de fascination car j’y voyais un moyen de réécrire la réalité, de rendre compte de notre perception du monde à un moment où une majorité de nos impressions sensorielles provient du monde médiatique. Le problème, c’est que nous sommes parvenus à un stade où tout le monde, n’importe quel influenceur internet pratique désormais le mash-up, et que tout ça a perdu une bonne partie de son intérêt. Du coup, un de mes prochains bouquins tente de retrouver la forme désuète du roman épistolaire. C’est ma tentative de réponse à cette tendance actuelle.

Un retour au cinéma en réflexion

Laure Mordray : Tu n’as jamais eu envie de devenir scénariste, pour mettre en lumières tes romans composés de collages ?

Sébastien Gayraud : Justement, cela rejoint la question précédente sur le lien entre le texte et le public. Pour avoir croisé dans mon métier beaucoup de scénaristes pros, je sais qu’une part de mes idées est trop cryptée, trop abstraite, pour satisfaire aux exigences d’un outil de travail (car c’est ce qu’est un scénario, au même titre qu’un dossier de production) dont le critère sélectif se définit par la clarté, l’universalité du propos, le fait de « s’adresser à tout le monde ». Le scénario original reste, quoi qu’on en dise, un format pauvre et frustrant dans la mesure où ses contraintes sont si radicales qu’elles obligent l’auteur à récurer une histoire jusqu’à l’os pour n’en garder qu’un squelette narratif (un très beau squelette parfois, mais c’est une autre histoire) et à rendre chaque mot « efficace » aux yeux d’un producteur, d’un réalisateur, d’une équipe entière. C’est la raison pour laquelle les adaptations de romans, réussies ou ratées, bénéficient souvent d’un « truc » en plus dans la mesure où on y sent toujours, au travers de certains détails, ces petits « dérapages » narratifs que seule l’écriture romanesque permet. C’est aussi la raison pour laquelle les grands scénaristes du passé étaient souvent des dramaturges maîtrisant les codes du minimalisme théâtral et sachant les rendre adaptables au cinéma. Mais c’est vrai que je rêve depuis un certain temps de revenir au cinéma, au point que j’ai un temps réfléchi à transposer ma nouvelle Le cinéma de béton, déjà adaptée sur scène par mon amie comédienne / performeuse Helena Patricio, en court-métrage, projet qui n’a pour l’instant pas abouti.


Tout auteur, je pense, est une sorte de reporter qui documente, comme le passager d’un train regardant par une fenêtre, les différents états des paysages qu’il traverse.

Sébastien Gayraud

Laure Mordray : À propos de Missions, ta nouvelle publiée dans Non Conforme, tu y affiches une esthétique hachée, nerveuse avec des thématiques kafkaïennes, mais portées à notre époque numérique. Comment t’est venue l’inspiration ? D’une situation vécue ? D’une fiction ? De la confrontation des deux ?

Sébastien Gayraud : Missions est né d’un de ces moments bizarres où l’on ressent le caractère morcelé, fragmenté de la vie, où l’on s’aperçoit que dans une seule journée, on essaie de faire tenir ensemble plusieurs niveaux d’existence qui ne s’ajustent pas toujours les uns aux autres. On traverse des lieux de passage, travaille dans des structures sociales aux ramifications parfois labyrinthiques, on reçoit des messages, informations ou injonctions de toutes provenances, répond à des appels, regarde des écrans à longueurs de journée, avec derrière chacune de ces fenêtres d’autres gens qui exposent, pour tout un tas de raisons, d’autres fragments de vie qui parfois envahissent les nôtres, avec parfois cette sensation que tout ça n’est qu’une accumulation de stimulations temporaires, volatiles, et que parfois nos propres motivations vitales, ces grands « objectifs » que nous nous fixons, ne sont en eux-mêmes que des illusions nécessaires qui nous permettent de traverser ce chaos en conservant un semblant d’intégrité. Depuis ces dernières années, j’ai connu plusieurs deuils, vu trop de gens dans mon entourage basculer dans la folie, la psychiatrie clinique lourde, pour ne pas m’interroger sur la fragilité de nos consciences, de nos relations, sur l’échec de la communication entre les êtres. Missions est un texte sur l’absence, absence aux autres comme à soi-même.

Horreur et porno : les mécaniques transgressives du corps

Laure Mordray : Tu peux nous parler de tes romans, Galerie noir, Camera Obscura et… Alice, voyeuse perverse ? Tu tisses un lien entre l’horreur et le porno ?

Sébastien Gayraud : Mes deux premiers romans, Camera Obscura et Galerie Noir ont été écrits à la suite, en hommage à Ballard et au cinéma Mondo, auquel je venais de consacrer l’essai Reflets dans un œil mort (réédité en 2024 chez Potemkine). En ce sens, ils forment un binôme auquel on peut rajouter, complétant une sorte de trilogie informelle, mon essai Gothique synthétique, consacré justement à La foire aux atrocités, et qui constituait pour moi une conclusion théorique sur cette période. En contrepoint à ces livres très sombres, funèbres, Alice, voyeuse perverse, inaugurait un nouveau cycle, où j’ai voulu retrouver, à la fois dans mon écriture et dans ma vie, le principe de plaisir, d’érotisme, le pouvoir bénéfique du fantasme. L’autrice qui m’avait le plus inspiré à l’époque était Anne Rice, dont la trilogie Les infortunes de la belle au bois dormant, m’avait en quelque sorte donnée la clef pour aborder ce type de littérature, en revisitant Charles Perrault à la sauce BDSM, et dont j’ai réemployé le concept en l’adaptant à l’univers d’Alice au pays des merveilles. Je dois dire qu’une des choses qui m’a rendu le plus heureux à la sortie du livre à été la réaction chaleureuse et positive des lecteurs / lectrices qui m’a encouragée à persévérer dans cette voie. J’ai rencontré un nouveau public, très différent de celui que je connaissais avant.


Peu importe le niveau de mimétisme qu’un auteur entretient avec un livre ou un scénario déjà existant car, si son inconscient fait bien son boulot, son univers intérieur s’invitera forcément, presque par effraction, sur le papier.

Sébastien Gayraud

Concernant le lien entre l’horreur et le porno, bien sûr, il est flagrant. Ces deux genres traitent du corps et interrogent, dans les deux cas, la notion d’expérience, de transgression, et cherchent à procurer au lecteur une expérience paroxystique. Pour preuve, de nombreux auteurs et réalisateurs sont passés de l’un à l’autre avec une parfaite aisance (et je pense bien sûr à mon bon vieux Joe D’Amato, parfait exemple du « pornographe horrifique »). Horreur et porno fonctionnent chacun sur un certain nombre de règles, de codes narratifs, parfois très proches d’ailleurs, comme le recours fréquent à l’unité de lieu et des personnages schématiques, au crescendo intensif jusqu’au climax. Dans le secteur de la vidéo, les deux ont également généralisé et banalisé le principe de la copie et du plagiat, notamment quand les productions X fauchées parodiaient (au moins dans leurs titres) les succès du moment. Reste à savoir ce que l’évolution du marché va donner dans le futur : l’horreur, niveau bouquins, est cantonnée à un public de niche, et niveau cinéma, n’engendre plus que des produits de studios standardisés ; le porno, quant à lui, peine à retrouver la forme narrative « noble » qu’il avait un temps acquis entre les années 1960 et 70, même si je pense qu’une prochaine « Nouvelle Vague » pourrait émerger dans les années qui viennent. On va voir ce que ça donne, à la fois sur les étagères des librairies autant que sur les écrans des cinémas. J’ai beaucoup d’espoir, à ce niveau-là.

Nouveaux projets : injections littéraires et sexualités alternatives

Laure Mordray : Tu as des projets littéraires en cours ? Un futur roman ? De futures nouvelles ? Il y a quelque chose que tu aimerais ajouter ?

Sébastien Gayraud : Pour l’instant, je suis en phase d’editing pour mes deux prochains essais, l’un sur le cinéma prévu pour la fin de l’année et l’autre… dont je garde le sujet encore secret et qui est prévu pour l’an prochain. J’ai commencé récemment une sorte de novella horrifique intitulée Injection que j’espère terminer cet été ainsi qu’un roman érotique encore en gestation. Une dernière chose à ajouter ? J’ai débuté cette année une série de lectures / conférences dans le cadre d’événements organisés par l’association le Poteau Rose, dédiée à l’information autour des sexualités alternatives, avec une programmation cinéma prévue pour la rentrée prochaine.

Merci Sébastien pour ce passionnant échange. Je te souhaite le meilleur pour tes projets. Et pour les lecteurs, si vous souhaitez suivre son actualité et vous plonger un peu plus dans son univers, vous pouvez vous rendre sur son compte Instagram.

Dans le huitième numéro de Non Conforme, vous pourrez aussi lire Hallali, un ensemble de trois textes cathartiques de Schweinhund, qui m’a l’air tout aussi passionnant comme garçon. Vous découvrirez également Sauvage, de Joko, une histoire de forêt qui semble produire des effets curieux sur ses personnages. Encore un numéro que j’ai adoré, et j’espère avoir un jour l’occasion de les interviewer tous les deux. Si seulement les journées duraient 72h…

Si vous avez aimé cette interview, je vous recommande chaudement celle de Dola Rosselet.

Et si vous voulez découvrir l’univers de Claire Von Corda, (que je vais interviewer pour le numéro 9), avec ses portraits au Bic, ses romans, sa musique, rendez-vous sur son compte Instagram ou sur Facebook.

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