Clément Milian, auteur Non Conforme : « Les fantômes n’existent pas mais j’y crois »

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Temps de lecture : 9 minutes

Pour le sixième numéro de Non Conforme, j’ai choisi d’interviewer Clément Milian, dont le texte, Opaque, m’a laissée sur un doux vertige. Rencontre avec un auteur qui voue une passion aux paradoxes, aux hésitations et aux interstices. Un auteur pour qui un chat n’est pas un chat. Merde !

Portrait au Bic bleu de Clément Milian réalisé par l'artiste Claire von Corda, encadré par des crucifix, des spirales. Il a de petits personnages avec la tête enflammée sur ses épaules.

Voici sa description dans Non Conforme 6 : Clément Milian est né à Nantes en 1981, probablement sous la pluie. Il a rêvé de la capitale où il a erré pendant des années avant de retourner sur ses pas. Il a écrit quelques films pas très connus sous son vrai nom, et quelques romans sous ce pseudo hérité d’un acteur américain d’origine cubaine qui jouait dans des films italiens des sales types à moustache. Il a choisi ce pseudo parce que son vrai nom est difficile à prononcer et qu’il ressemble trop au nom de quelqu’un de beaucoup plus connu que lui.
Il a écrit trois romans, publiés chez trois éditeurs différents : Planète vide, Le Triomphant, et Un conte parisien violent. Clément Milian privilégie une écriture sèche et des chapitres courts. Ses livres, des contes naturalistes, cherchent à retranscrire le fantastique, l’horreur et la magie de la réalité rationnelle. Il a grandi avec la science-fiction, mais trouve aujourd’hui ce monde réel beaucoup plus intéressant que les fantasmes d’ailleurs, qui se ressemblent tous.

L’empreinte du terne et la poésie du béton

Laure Mordray : Il y a les auteurs qui se définissent par leurs références artistiques, et ceux, comme toi, qui se présentent par les lieux qui les ont traversés. Tu penses qu’une naissance sous la pluie, à Nantes, imprègne différemment d’une naissance sous une pleine lune, à Valenciennes ? Tu penses que ton origine géographique et son climat ont une grande influence dans tes écrits ?

Pochette d'albums de The Jesus Lizard, de Can, de Scatology de Coil et Filthpig, de Ministry. Les uns sur les autres.

Clément Milian : Il y a évidemment pas mal d’ironie dans cette présentation. On est influencé par beaucoup de choses, et sans doute que la géographie a un rôle à jouer. J’ai grandi en banlieue dans un milieu de classe moyenne, à écouter de la musique grunge qui symbolisait tout ça : la rébellion à bas prix, l’ennui relatif et l’envie de faire des larsens en poussant des cris avant de rentrer dans le rang, au milieu des parkings et de la pluie. La culture banlieue, c’est la culture du terne, les grandes surfaces, les maisons qui se ressemblent toutes. C’est une prison douce. Par moments, c’est rassurant, mais quand ça se fissure, c’est le cauchemar. Tu écoutes Jesus Lizard ou Ministry parce que tu es en colère, ou Can et Coil parce que tu espères que derrière le béton, il y a de la poésie, de la transe, un état qui échappe à ce truc à la Jacques Tati où les gens sont tous des robots tristes. Bon, tout ça c’est une vision très adolescente, mais je me suis construit à travers elle. Donc oui, a priori.

L’impact de la ville sur la fiction

Laure Mordray : Ta bio dit que tu as « rêvé de la capitale où tu as erré pendant des années avant de retourner sur tes pas ». Quels étaient ces rêves auxquels tu sembles avoir renoncé ? Est-ce que cette expérience a aussi façonné ton écriture ?

Clément Milian : Je crois que j’ai vécu un aller-retour assez banal. Tu pars à la capitale parce que le travail est là-bas, et puis tu reviens parce que tout est trop cher et que tu n’as pas su t’élever assez socialement pour transcender les constructs sociaux. Tu espérais plus d’argent, de reconnaissance, de trucs faits, mais ça n’a pas marché comme tu en rêvais.

Vu que je ne me vois pas du tout comme un auteur social, je ne pense pas que cet aller-retour ait façonné mon écriture mais ça va peut-être le faire comme je me pose pas mal de questions en ce moment, notamment sur le principe même de ce qui me pousse à écrire. Disons que j’ai une sensation de plus en plus bizarre quand j’écris de la fiction, et que je sens qu’il faut que je change quelque chose, mais je ne sais pas encore quoi.

Laure Mordray : Tu écris sous un pseudo « hérité d’un acteur américain d’origine cubaine qui jouait dans des films italiens des sales types à moustache », tu expliques que ton propre nom est trop compliqué à prononcer et qu’il ressemble trop à celui de quelqu’un de beaucoup plus connu que toi. Et dans Opaque, ton texte paru dans Non Conforme numéro 6, tu te présentes comme le simple traducteur d’une œuvre norvégienne d’un auteur anonyme… À quel point penses-tu que l’image qu’on se fait d’un auteur influence la perception qu’on se fait de ses textes ?

Clément Milian : J’ai une relation un peu ambivalente à tout ça. D’un côté j’aime bien lire des entretiens d’artistes dont j’apprécie le travail, de l’autre je me méfie du package. Personnellement j’ai beaucoup de mal à me mettre en avant, ça me met mal à l’aise. Si je dois faire une photo, c’est l’enfer, je fais une pose malgré moi, je me sens couillon à un point que tu n’imagines pas. Du coup je noie le poisson, je m’invente des pseudos pour me cacher, ça me va très bien. Et puis ça devient une espèce de jeu. Tout plutôt que ce truc avec ma tronche et un texte au premier degré sur mes soi-disant ambitions d’artistes. Je trouve ça épouvantable ce truc du profil linkedn de l’artiste. C’est génération CV, de la com bon marché, zéro poésie. Au secours.

Les Déserts urbains de Jacques Tati, avec un homme de dos avec un chapeau et un parapluie qui regarde, depuis une hauteur, des bureaux carrés séparés les uns des autres.

Pourquoi écrire des livres si c’est pour dire qu’il fait chaud et que la vie est dure ? Ce qui compte, c’est ces voix cachées qui n’existent pas, c’est ça qui m’intéresse.

Clément Milian

À la recherche de l’or dans la rivière boueuse de la classe moyenne

Laure Mordray : Au niveau des influences, il y a des œuvres, littéraires, cinématographiques, musicales ou autres, qui transpirent dans tes productions ? Est-ce que toi aussi tu es un puriste qui entend des voix qui semblent venir d’une autre dimension, comme Hanne dans Opaque ?

Clément Milian : Ahah, je n’entends pas des voix mais je crois qu’il y a un truc qui m’obsède, c’est cette nostalgie adolescente d’imaginer la vie de l’autre côté du miroir. Tu espères qu’il y a un truc magique, soit caché dans la musique, soit à travers elle, les drogues, le sexe, etc. Opaque parle de tout ça, même s’il réfère surtout directement à la scène dite du « inner circle » des débuts du black metal en Norvège, avec des groupes comme Darkthrone, Mayhem, Burzum, etc. D’un côté tout cela était un peu ridicule, c’était un groupe de jeunes obsédés par l’idée de se distinguer, et de l’autre, c’est quand même plutôt sacré : ils étaient passionnés et consacraient tout leur temps à la musique. Les débuts du black metal c’est devenu du classic rock, ils ont tout balayé, ils ont vraiment trouvé de l’or au fond de la rivière boueuse de la classe moyenne. C’est dérisoire et fondamental à la fois.

Plusieurs livres en vrac : The Complete novels Sailor & Lula, La Malvenue de Claude Seignolle, Les Enfants terribles de Jean Cocteau, un roman de Mariana Enriquez...

Au niveau des influences, il y en a des très conscientes : j’aime les livres courts et très stylisés. Je suis un énorme fan de Barry Gifford, l’auteur de Sailor et Lula et Perdita Durango, qui est très sous-estimé à mon avis et qui est sans doute mon influence principale. Les Enfants terribles de Cocteau est un de mes livres préférés, L’Or de Cendrars aussi. Alice de Lewis Carroll. Aujourd’hui comme tout le monde j’aime beaucoup Mariana Enriquez. Et j’adore les vieux auteurs fantastiques comme Lord Dunsany, Algernon Blackwood ou Claude Seignolle. Tous des pratiquants de la forme courte. J’ai peur quand je vois des gros livres, je me dis que ça ne s’est pas assez réfréné. Bon, des fois il y a quand même des gros livres qui sont bien (rires) comme Les Corrections de Franzen, par exemple, que je viens de terminer.

Pour répondre à ta question, je ne pense pas que je sois un puriste, je consomme un peu de tout. J’espère qu’il y a des voix planquées dans la musique mais je n’y crois pas. C’est un peu comme si je rêvais que le père Noël passe par la cheminée alors que je sais qu’il n’existe pas mais je veux quand même le voir arriver. C’est une sorte de maladie mentale, mais j’aime la tension que ça procure. Les fantômes n’existent pas mais j’y crois. J’aime bien les trucs comme ça, entre les zones. J’ai beaucoup de mal avec les gens qui affirment des choses de manière définitive. Un chat n’est pas un chat. Pourquoi ce serait juste un chat ? C’est complètement con. Pourquoi écrire des livres si c’est pour dire qu’il fait chaud et que la vie est dure ? Ce qui compte, c’est ces voix cachées qui n’existent pas, c’est ça qui m’intéresse. On est vraiment entré dans une ère de l’hyper rationalisation, c’est affreux, je veux l’inverse à tout prix.

La joie, c’est un putain de travail, si on cherche à me la refiler gratos avec un abonnement Apple, je préfère être triste.

Clément Milian

L’illusion du conformisme underground

Laure Mordray : Comment définirais-tu ta propre Non-Conformité ? Comment se manifeste-t-elle, dans la vie de tous les jours, et dans tes œuvres ? C’est parce que, comme Hanne et ses voix, tu perçois du fantastique, de l’horreur et de la magie dans la réalité rationnelle ou parce que tu n’aimes pas les « happy end » ou les romans « feel good » ?

Clément Milian : Question complexe. Plus jeune, je t’aurais répondu sans équivoque. Maintenant, je ne sais pas. Beaucoup de gens qui se disent conformes ne le sont pas du tout, et vice versa. Les scènes underground et soi-disant contre culturelles sont remplies de poseurs parfaitement hypocrites qui se vantent d’avoir vu tel groupe de harshnoise japonais avant même qu’il existe, alors que souvent tu vas trouver au cœur de la soi-disant conformité des gens passionnants qui vont te surprendre. J’ai découvert Akira alors que ma mère faisait les courses chez Leclerc, et la première fois que je suis rentré chez un disquaire indépendant je me suis fait traiter comme de la merde. Il n’y a aucune règle.

Quand je dis que je n’aime pas les trucs feel good, ce n’est pas pour dire que ceux qui les consomment sont des cons. C’est juste que je n’y crois pas personnellement. Ça veut pas dire que je crois pas à la joie, etc. Mais je crois pas qu’il suffise de sourire à la vie, comme à la fin de La Vie de Brian des Monty Pythons. La joie, c’est un putain de travail, si on cherche à me la refiler gratos avec un abonnement Apple, je préfère être triste.

Laure Mordray : Tu as écrit trois romans… chez trois éditeurs différents. Tu comptes tous les faire ? Comment ça s’est déroulé et de quoi ils parlent ?

Clément Milian : Non, c’est plutôt une malédiction. J’aimerais bien me caler mais le destin en a voulu autrement. En vrai j’ai fait les deux premiers avec le même éditeur, Aurélien Masson, mais chez deux maisons différentes. Et puis l’Atalante, là j’ai vraiment dévié, ils voulaient relancer leur côté « polar » mais ça n’a pas tenu. Maintenant je suis à poil, même s’il y a des trucs en cours.

Écrire sans projet : le choix des fougères et des cailloux

Laure Mordray : Tu as d’autres projets dont tu aimerais parler ? Quelque chose que tu aimerais ajouter ?

Photo du magasin Leclerc

Clément Milian : Je parle plus des projets en cours, c’est trop déprimant. Il y a trop de trucs qui se font pas, tu en parles et après ça n’est plus qu’un pdf oublié sur une clé usb qui crashe. J’essaie d’écrire sans me dire que j’ai des projets, ça rend fou sinon. Comme dit Eric Baret, « quand tu as un projet, tout devient ton ennemi ». Je me réconcilie avec le vide en ce moment, enfin j’essaie. C’est bien, d’être sans aspiration. Tu regardes un arbre, ça suffit. Avant, j’avais besoin de la furie de la ville, de la culture qui dépasse de partout, de voir trois concerts par semaine. Maintenant, les fougères et les cailloux ça me va très bien. Et puis, à un moment, il y aura peut-être un livre qui sortira quelque part pour je ne sais quelle raison. On verra bien ! Merci pour tes questions.

Laure Mordray : Merci à toi d’avoir partagé avec nous ton univers. Ravie d’avoir pu le découvrir, et glaner au passage quelques groupes musicaux à explorer.
La dernière photo montre le magasin Leclerc dans lequel le génial Akira fut découvert par le camarade Clément. Ce qui signifie que, sans cet amas de béton à l’esthétique contestable, sa plume ne serait sans doute pas la même… Ça laisse songeur, hein ?

Bibliographie de Clément Milian

Planète vide

Planète vide

Le Triomphant

Le Triomphant

Un conte parisien violent

Un conte parisien violent

Couverture du numéro 6 du webzine Non Conforme, avec Claire von Corda, Ravalec et Clément Milian.

Dans ce sixième numéro de Non Conforme, vous pourrez aussi découvrir quelques planches dessinées et dingues de Ravalec, que je compte aussi passer à la question, plus tard : Lifestyle, Les Rats, Confession. Vous lirez aussi les yeux écarquillés Frustration, de Claire von Corda. Une nouvelle encore plus barrée où il est question d’une langue géante. Elle aussi, je brûle de l’interroger.

Si vous avez aimé cette interview, je vous recommande chaudement celle d’Emilie Woestelandt.


Et si vous voulez découvrir l’univers de Claire Von Corda, avec ses portraits au Bic, ses romans, sa musique, rendez-vous sur son compte Instagram ou sur Facebook.

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