Liaisons dangereuses au Colisée de Roubaix

Ce samedi, j’ai eu l’occasion, avec ma soeur, d’assister à la pièce de théâtre Les Liaisons dangereuses, adaptée du roman de Choderlos de Laclos par Arnaud Denis, avec Delphine Depardieu et Valentin De Carbonnières. Une expérience artistique et… sociologique. Narration.

La prestation de Delphine Depardieu lui a même valu un Molière.

Samedi 17 janvier, 19h. Pendant que ma sœur cherche une place pour se garer, je jette un œil aux places qu’un ami m’a données. Trente euros chaque. Pas d’erreur. Mon cerveau de pauvre ne peut s’empêcher de comparer. Ça représente plus du double d’une place de cinéma. Deux jeans basiques chez Kiabi. Six places pour du théâtre amateur.

Il fait noir. La berline sursaute entre les nids de poule. Certaines rues sont barrées par des Legos géants en béton armé. Un panneau explique que la voirie est en cours de réfection. Le long d’un supermarché, une ligne de détritus s’étale. Autour : des kebabs, des barber shops, des maisons ouvrières.

Elle trouve une place, on descend et on chemine vers le Colisée. Des déchets, partout. Un type gueule sur le trottoir d’en face, avec agressivité. Un autre fait crisser ses pneus pour taper une accélération dans des rues pourtant étroites, avec de nombreux passants. Je marche sur une souris, une clope dont on a utilisé le tabac pour confectionner un pétard. D’ailleurs, ça sent la beu. Ma sœur connaît aussi cette odeur.

Devant le Colisée, une jeune femme me tend un flyer, avec un sourire. Je la remercie, le prends et l’observe : de la promo pour un spectacle de Pierre Arditi d’un côté, pour une pièce de théâtre avec Clovis Cornillac de l’autre. Des gars bien trop importants pour vivre dans un tel quartier.

À l’intérieur, un homme et une femme nous accueillent avec un air grave : il faut évidemment nous fouiller. Je me dirige vers l’homme, qui me renvoie vers sa collègue qui fait son boulot avec ma sœur et moi. Une fois hors de portée, je lui adresse un sourire complice.

— Vieux réflexe… J’ai pas encore l’habitude.

— J’ai vu. J’ai rien dit, mais j’ai vu, me répond-elle avec le même sourire.

Choc social. On reste à proximité de l’entrée, et on scrute. Le long d’un mur s’étale un bar. Cinq euros la bière. Sept euros le hot-dog. On se marre. De nombreux clients s’y sont pourtant installés. Côté restaurant, on évite de s’intéresser aux tarifs. De toute façon, il semble bondé. On se dit qu’il faudra se trouver un fast food après la représentation. Dans le coin, ou autour de notre petite ville rurale, à une cinquantaine de bornes d’ici.

Une fois nos sens accommodés à cette nouvelle dimension, on se dirige vers la salle. Une jeune ouvreuse nous tend un dépliant, avec la présentation de la pièce et les prochains gros événements de l’établissement.

— Vous souhaitez que je vous indique vos places ?

— Ce serait gentil, oui, c’est la première fois que nous venons.

Nos places se trouvaient juste derrière la console des techniciens.

Là encore, on compare, avec le théâtre de Denain et le Phénix à Valenciennes. La profondeur interpelle : la salle peut accueillir vraiment beaucoup de monde. C’est beau. C’est classe. C’est confortable. Mes genoux ne butent pas contre le siège de devant. Pourtant, la scène semble bien loin. Le tarif me revient en tête : trente euros. À ce prix-là, je m’attends à ressortir de là avec des étoiles plein les yeux. Je vois déjà des animaux exotiques déambuler entre les sièges, des cracheurs de feu dans les travées, des funambules qui virevoltent au-dessus de nos têtes…

Le public s’installe, nombreux. Peu de places restent vides. Qui sont ces gens ? Ma sœur me rappelle que le Colisée se situe à proximité de Croix et de Bondues, deux villes célèbres pour les montants records d’ISF qu’elles rapportaient, avant que Macron ne supprime cette recette étatique. Je me sens comme une fraudeuse.

Une voix off nous indique que la pièce va commencer et qu’il est interdit de prendre des photos. À ce prix-là ? Encore un réflexe de pauvre.

La lumière s’éteint dans la salle. La musique retentit. Ça pourrait être du Mozart ou du Bach. Sur scène, des rideaux filtrent une lumière crépusculaire. Le décor y transparait. C’est beau comme sur une télé.

Plutôt qu’au théâtre, j’ai l’impression de regarder un film sur un petit écran posé trop loin. On entend très bien les comédiens, mais impossible de discerner la moindre expression sur leurs visages, de les reconnaître. Jouent-ils bien ? Le ton semble juste, en tout cas.

Arnaud Denis a intelligemment saupoudré sa pièce de passages humoristiques, sans lesquels le public s’ennuierait. C’est bien dosé. On devine plus qu’on voit, de notre place, mais on ne s’ennuie pas. On écoute et on suit les personnages miniatures s’agiter, crier, manipuler, baiser, désespérer… L’esprit de Choderlos de Laclos est parfaitement respecté, avec une petite touche de modernité. Delphine Depardieu livre une prestation habitée. Valmont s’éprend à la fois de ce monstre et de son oie blanche. Curieux, mais pourquoi pas ?

À chaque changement de tableau, le public applaudit. C’est la règle.

Arrive la fin. Sur la console devant nous, il est indiqué 22h. La pièce ne dure donc pas 1h40, comme indiqué, mais 2h. Curieux. Pas un couac. Les comédiens ont déroulé leur texte et joué leur rôle sans accroc. Comme au cinéma.

Merteuil hurle de douleur ; l’un des techniciens devant nous claque dans ses mains ; le public réagit avec des applaudissements. Et puis, les spectateurs des premiers rangs se lèvent. Ceux de derrière ne voient plus les comédiens qui s’inclinent et se redressent, alors ils doivent se lever, eux aussi, forçant ceux du rang juste derrière à se lever, etc. Ma sœur et moi, on ne voit plus que des dos, alors on observe autour de nous. Le vrai spectacle se déroule en réalité dans la salle.

Une standing ovation. Qui sont ces gens ? Est-ce habituel que ce soit un technicien qui lance les applaudissements ? Ont-ils vraiment tous apprécié ce spectacle de comédiens miniatures à trente euros ? Pourquoi sont-ils venus ici plutôt qu’au cinéma, ou dans un stade, ou ailleurs ? Pour dire à d’autres qu’ils y étaient ? Qu’ils ont vu cette pièce récompensée d’une standing ovation ?

Eux doivent se demander pourquoi on reste assises. Comment peut-on ne pas féliciter ces divins artistes par la récompense suprême ? Ils doivent questionner notre éducation, notre vanité, nos goûts. Qu’est-ce qu’il nous faudrait pour qu’on se bouge le cul de nos sièges ? Qu’on ne s’y sente pas contraintes, peut-être. Et puis, ça manque d’animaux exotiques, de funambules, de cracheurs de feu. De ce qui fait du théâtre une expérience plus immersive que le cinéma : cette sensation de faire aussi partie du spectacle. La proximité avec les comédiens.

Là, si je les croise à la sortie du Colisée, sans costumes, je ne serai même pas en mesure de les reconnaître.

Est-ce qu’il n’aurait pas été plus confortable de regarder cette pièce à la télé ? Avec des zooms sur Delphine Depardieu/Merteuil lors de ses envolées ? Choc sociologique.

On se laisse entraîner à l’extérieur par cette foule radieuse, sans un mot. Ma sœur a soif, mais, de toute façon, le bar semble fermé, alors on retourne à la voiture. Dans la rue, le public se mêle à la population indigène. Un type sort de son immeuble et secoue le joint qu’il s’apprête à fumer pour le tasser.

Trente euros. Une dizaine de joints. J’ai envie de proposer au gars de me le faire tourner, mais je n’ai plus vingt ans. Mon audace a disparu avec ma souplesse.

— Je crois qu’on s’est embourgeoisées, ce soir.

— Ouais.

— C’était plutôt intéressant.

Le Colisée, comme une entrée vers un monde parallèle.
@ Crédit photo : Les Pixels d’Elfya

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Laure Mordray

Ce que j’aime, c’est transgresser les genres, les mondes, les univers pour mieux les mélanger. Passer de l’érotique hard à la comédie théâtrale et faire un détour par le fantastique m’amuse beaucoup. Je porte un masque pour faire parler les curieux et libérer mon verbe. Rêves de Q signe mes débuts dans la littérature érotique.
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