Les poètes et amateurs de poésie ont sans doute entendu parler de Stephen Blanchard, de son œuvre, de sa revue Florilège, de ses concours… Le 12 mai 2021, le Dijonnais de 73 ans a même été nommé Chevalier dans l’Ordre des Arts et des lettres. Rencontre.

Laure Mordray : Pouvez-vous revenir sur votre parcours : comment êtes-vous venu à la poésie ?
Stephen Blanchard : Cela, à vrai dire, remonte à l’enfance, car j’ai vécu un temps chez mes grands-parents dans le petit village de Leucate (Aude), baigné sans doute par l’accent catalan de ma grand-mère, le chant des cigales et les nombreux contes et légendes, assis au coin du feu et en la présence parfois de voisins afin de partager ce temps de convivialité. Par ailleurs, ma mère faisait son ménage en récitant des vers et j’ai dû me laisser bercer par la charmante mélodie des mots.
LM : Comment a évolué la poésie depuis vos débuts jusqu’à aujourd’hui ?
SB : La poésie dès l’école primaire fut pratiquement ma seule raison de vivre et c’est grâce aux institutrices motivées de l’époque que j’ai pu apprécier certains auteurs et le plus connu, Maurice Carême, qui deviendra plus tard président d’honneur de mon association « les poètes de l’amitié — poètes sans frontières » à Dijon. Ce n’était pas sans raison si j’étais le premier en récitation, parfois en Français… et le dernier en math ! Toutes les institutrices en école libre avaient l’amour du métier (parfois non-diplômées) et elles ont su me transmettre cette envie d’apprendre et de déclamer uniquement dans le but de faire chanter les mots. Par la suite, c’est grâce à mes deux derniers professeurs de français, Jeanne Bournery et Christian Noorbergen que j’ai pu développer le sens de l’écrit et de la poésie, autant en vers libres qu’en vers classiques.

LM : Comment décririez-vous votre univers poétique à quelqu’un qui ne vous a jamais lu ?
SB : L’univers d’un poète n’est pas si rose que cela. L’inspiration n’est pas donnée à tout le monde dans cet univers où il n’y a que le pouvoir, l’argent et le sexe qui comptent et, pour d’autres, la politique de l’instant. La poésie, c’est un don de soi et il ne faut rien attendre en retour, sinon la lettre improbable d’un lecteur qui arrive dans la boite aux lettres comme par miracle et qui va décrypter, voire se délecter de la quintessence d’un poème. L’inspiration procure son taux d’adrénaline, quelques sueurs froides, beaucoup de travail et puis la satisfaction d’une création unique en son genre qui s’appelle tout simplement l’œuvre. Bien entendu, vous trouverez 90 % des gens allergiques à la poésie, car ils considèrent que cela ne sert à rien ou ne rapporte rien dans la mesure où aucun poète ne pourra vous montrer « sa feuille de paie ». Quand je fais des interventions dans les écoles, je précise bien que le poète est le seul en tant qu’artiste à ne jamais percevoir un salaire par rapport aux musiciens, danseurs, artistes-peintres, chanteurs, sculpteurs, etc. Et pourtant, dans différents endroits du monde, qui ne cite pas un poète par jour ? Ce n’est donc pas un métier, mais une passion, voire un sacerdoce quand cela se perpétue au fil des siècles et c’est en cela que le poète devient, comme un historien, témoin de son temps.
Le poète recherche un écho à ses écrits, une sorte de reconnaissance illusoire afin de pouvoir continuer à témoigner de son passage sur terre. Avoir des fans ou des adeptes, c’est une autre histoire, mais l’union faisant la force, il est vrai que je suis sollicité pour des conférences, émissions de radio, lectures et spectacles et parfois comme membre d’un jury.
Quelqu’un qui n’a jamais lu de poèmes peut être séduit par mes écrits afin de s’interroger sur le pouvoir des mots, mais c’est très subjectif d’une personne à l’autre, car il faut être en connivence entre le cœur et l’esprit, se laisser happer par une musique intérieure, parfois une recherche spirituelle. Le poète se donne aux autres, il ne prend pas et le danger serait d’avoir une surestime de soi. Ce plaisir partagé appartient à quelques initiés, car chaque individu a droit à sa passion et ce n’est pas forcément dans le domaine de la poésie. Chacun s’éclate comme il peut !

LM : Vous avez été nommé Chevalier dans l’Ordre des Arts et des Lettres. Qu’avez-vous ressenti en recevant cette distinction, et qu’est-ce qu’elle représente pour vous en tant que poète ?
SB : J’ai eu, dans ma vie d’artiste, 172 prix de poésie, dont l’édition gratuite de deux recueils primés sur mes 28 ouvrages. Je dois dire que je me suis lassé de concourir à des prix où parfois certains confrères donnent des diplômes à tous les candidats. Je ne regrette pas mes deux prix d’édition, car c’est une consécration pour un auteur à la manière de certains jeux télévisés. Alors, se voir attribuer après un demi-siècle d’écriture, la médaille de Chevalier dans l’Ordre des Arts et des Lettres est une sorte de reconnaissance, c’est vrai et je pense que je le mérite, car c’est aussi pour l’ensemble de mes activités littéraires bénévoles que j’ai obtenu cette médaille et les 2600 animations diverses où j’ai répondu à chaque fois présent malgré les aléas familiaux, professionnels et de santé. D’ailleurs, c’est l’ancien ministre, Roland CARRAZ, qui m’a proposé le 20 janvier 1992… et j’ai obtenu cette médaille le 12 mai 2021 du nouveau ministre de la Culture, Mme Roselyne BACHELOT, soit au bout de 29 ans… et, fort heureusement, cela n’empêche pas un poète d’écrire.
LM : Quels sont les poètes, contemporains ou plus anciens, que vous admirez ?
SB : J’ai longtemps admiré dans mon enfance les poètes de nos manuels scolaires, mais celui qui m’a le plus marqué fut d’abord Victor HUGO pour ses combats et son engagement contre la peine de mort et l’esclavage. Puis ensuite, Olympe de Gouges, Rimbaud, Baudelaire, Gérard de Nerval, Verlaine, Alfred de Musset et ses « Nuits de Mai » et tant d’autres, la liste serait trop longue. Dans les contemporains et parce que je fais des spectacles, Jacques Prévert et Bernard Dimey me plaisent bien et cela correspond bien à mes états d’âme… sans oublier Léopold Sédar Senghor ou Aimé Césaire. Les chanteurs aussi sont de merveilleux poètes, comme Charles Trénet, Brassens, Brel, Ferré, Barbara, Yves Duteil, Serge Reggiani et j’en passe… sans oublier Grand Corps Malade, MC. SOLAAR, Soprano, Kendji Girac, etc.
LM : Vous dirigez la revue Florilège. Comment est-elle née et quelle est sa ligne éditoriale ?
SB : La revue Florilège est née le 24 décembre 1974 et publiait au début que mes poèmes sur quatre pages étant le mécène de cette revue jusqu’au numéro 22… pour passer ensuite au livre de poche et avec des auteurs venus des quatre coins du monde. En publiant des articles dans la presse locale de Dijon, plusieurs poètes sont venus me rejoindre pour fonder et déclarer en février 1976 l’association « les poètes de l’amitié », puis en 1990 « poètes sans frontières ». N’étant plus seul à écrire en solitaire, j’ai pu rencontrer et échanger avec d’autres poètes de la région et à commencer à organiser des lectures et spectacles.
LM : Qu’attendez-vous d’un poème ou d’un auteur pour qu’il trouve sa place dans vos pages ?
SB : Personnellement, j’attends un poème dont le sujet sort des sentiers battus. Cependant, j’ai un comité de sept personnes pour cela et c’est à la majorité des « voix » que les textes passeront dans la revue. J’ai le sens démocratique, je ne m’implique pas dans le choix de la rédaction et, parfois, le comité refuse de publier des textes engagés, racistes ou mal écrits.
LM : Recevez-vous beaucoup de propositions spontanées ? Si oui, quels conseils donneriez-vous aux auteurs qui souhaitent soumettre leurs textes ?
SB : Déjà notre site est consulté environ 800 fois par mois et je reçois environ 120 mails par jour, sans compter le courrier par voie postale. Nous avons une charte pour publier, car il ne s’agit pas d’envoyer des recueils et des milliers de textes à la rédaction, car nous n’aurions pas assez de bénévoles pour tout lire. La charte indique un maximum de quatre textes par trimestre, ce qui représente 400 à 500 poèmes et à la finalité, 90 auteurs seront publiés au sein d’une revue qui restera toujours à 56 pages. La priorité va déjà à nos abonnés, comme les critiques de recueils, puis ensuite aux non-abonnés. Ce n’est pas un « scoop », mais aucun imprimeur… imprime gratuitement et la revue ne vit que par ses abonnés et de rares sponsors.

LM : Vous êtes également à l’origine du Dis-moi dix mots. Quelle est la philosophie de ce prix ?
SB : Non, je ne suis pas à l’origine des « Dis-moi dix mots » dont l’idée revient au ministère de la Culture… mais nous sommes à l’origine du concours de poésie qui permet à tout un chacun (étudiant, séniors, etc.) de participer à une expérience poétique où les dix mots doivent figurer en bonne place dans un texte de moins de vingt lignes. La philosophie, c’est de se lancer un défi pour réussir une « œuvre » qui sera publiée dans la revue Florilège.
LM : Qu’est-ce que vous cherchez à mettre en valeur à travers ce concours : la qualité du texte, l’originalité, la voix, la sensibilité ?
SB : En réalité, ce concours est prisé, car chacun peut se faire plaisir en écrivant une prose, en vers classiques, rap ou slam, à sa guise afin de séduire le jury de l’année en cours. L’originalité prime en effet, mais aussi la qualité du texte lorsqu’il s’agit de composer sur commande.
LM : Avez-vous constaté une évolution du niveau ou du profil des participants au fil des années ?
SB : Pour ce concours en particulier qui est gratuit sans adhérer à l’association et sans prendre un abonnement, je dois dire que nous avons de plus en plus de candidats et, surtout, à ma grande surprise, des jeunes.
LM : Beaucoup d’auteurs hésitent entre édition traditionnelle, autoédition et publication en revue. Concernant la poésie, quelle est votre position sur ces différents modes de diffusion ?
SB : Je dis que si un auteur a du talent, il ne doit pas payer pour se faire éditer. De nombreux poètes, pressés de vouloir éditer un recueil, se font arnaquer la plupart du temps en payant des sommes folles et sans vendre un seul recueil dans une librairie… sinon à leur entourage amical. Notre association a pu créer trois prix d’édition à compte d’éditeur et, grâce à ces concours, plus d’une centaine de poètes furent édités gratuitement depuis 1974.
Il existe même en France, des associations loi de 1901 qui sont en cheville avec des éditeurs (parfois l’éditeur et même président de ladite association) et ils éditent tous les manuscrits, bons et mauvais juste pour une question d’argent. Seuls les grands éditeurs ont une déontologie pour éditer les meilleurs recueils qu’ils reçoivent par mois et qui passent dans les mains d’experts en littérature. Comme nos éditions sont gratuites et notre temps bénévole, nous avons beaucoup de demandes et le jury n’accordera que trois prix par an.
LM : Quels sont, selon vous, les premiers pas concrets à faire quand on veut publier de la poésie aujourd’hui ?
SB : C’est une très bonne question. Il faut déjà se connaitre, posséder une signature afin de savoir ouvrir les portes, selon si vous écrivez en prose, en vers libres ou en poésie classique, même si celle-ci peut paraitre ringarde.
En fonction de votre style, il faudra publier dans diverses revues françaises ou étrangères, lire les autres pour ne pas s’enfermer sur soi-même, sortir de sa tour d’ivoire, voir ce qui se passe ailleurs, s’inscrire peut-être dans un atelier d’écriture, et pourquoi pas faire de la scène, car il y a un grand pas à franchir entre la poésie à lire et la poésie à dire… le public n’étant pas le même. Le but est de se faire des relations dans ce milieu, d’échanger avec d’autres auteurs avant de publier. Une enquête s’impose. Si vous avez un manuscrit, il faudra l’envoyer aux bons éditeurs qui ont pignon sur rue et qui feront un honnête contrat. Il y a plusieurs organismes en France qui organisent des concours avec une édition au bout… ou un chèque de 1500 € comme cela existe à Béziers et en 2025, c’est une adhérente de notre association, Marie-Christine Guidon, qui a obtenu ce prix.
LM : Quelle est la place des revues et des concours dans le parcours d’un poète émergent ?
SB : C’est le premier tremplin pour éventuellement réussir à se faire connaitre. Je ne vois pas l’intérêt d’être lu à titre posthume ? L’auteur a besoin d’avis et de débats sur ses écrits. Il existe une trentaine de revues en France (version papier ou numérique) et environ 200 concours de poésie, du plus petit village à la grande ville, comme Paris avec la Société des Poètes français, qui fête cette année ses 120 ans d’existence ou encore les « Jeux floraux de Toulouse » qui datent de l’an 1324. Autant dire que je connais de bons poètes, comme Dominique Simonet, qui ont fait le tour de France en obtenant de nombreux prix. Par contre, sans travail, il n’y aura pas de succès, il en va de tous les grands prix littéraires que nous connaissons. Il ne faut pas compter sur la chance, mais sur le talent.

LM : L’intelligence artificielle s’invite désormais dans le champ de la création littéraire. En tant que poète et éditeur, quel regard portez-vous sur cette évolution ?
SB : Depuis la nuit des temps, le poète écrit sans intelligence artificielle. Les essais que j’ai pu lire sur l’IA ne me réjouissent pas, car je n’ai eu aucune émotion en lisant ses textes. L’IA est une sorte de perroquet poétique qui enregistre des milliers de mots et de poèmes sans en connaitre les vibrations intimes… qui doit produire les mêmes effets qu’une « poupée gonflable ». Comme la poésie échappe à toutes données scientifiques, elle sera la seule à perdurer dans cet univers cartésien pour la simple raison évidente que l’IA ne possèdera jamais une conscience et que les états d’âme resteront pour l’éternité dans le cœur des poètes.
LM : Enfin, quel conseil donneriez-vous à un auteur qui doute, mais qui sent qu’il ne peut pas ne pas écrire ?
SB : Douter, c’est le leitmotiv d’un auteur. Je doute parfois que la poésie me délaissera un jour et j’angoisse.
Être un poète du dimanche ne m’intéresse pas. Les sujets ne manquent pas pour un auteur qui ne se regarde pas le nombril. L’actualité est source d’inspiration comme l’Amour et, une fois le doute passé, quel plaisir d’écrire, de se dévoiler à la face du monde et de persévérer pour construire sa pyramide littéraire en s’engageant comme Victor Hugo ou Pablo Neruda sur les sentiers de l’humanité lorsque le poète se doit d’embellir le monde ou de dénoncer les injustices face aux abrutis et autres dictateurs de tous poils. L’essentiel, c’est de trouver sa voie même au risque de sa vie. Dans le cas contraire, n’écrivez pas, vous risquez de perdre votre temps.
Stephen BLANCHARD 26/11/2025





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